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B
Jean Antoine de BAÏF Théodore de BANVILLE Jules BARBEY-D'AUREVILLY Charles BAUDELAIRE
Henry BATAILLE Nérée BEAUCHEMIN Rémy BELLEAU Joachim Du BELAY Isaac de BENSERADE
Nicolas BOILEAU J. J.BOISARD Pétrus BOREL Georges BRASSENS Jacques BREL André BRETON

DE BAIF Jean Antoine de BAÏF

1532-1589
Mets-moi au bord
(Jean Antoine de BAÏF)
Mets-moi au bord d’où le Soleil se lève,
Ou près de l’onde où sa flamme s’éteint,
Mets-moi aux lieux que son rayon n’atteint,
Ou sur le sable où sa torche est trop grève.

Mets-moi en joie ou douleur longue ou brève,
Liberté franche, ou servage contraint,
Mets-moi au large, ou en prison retreint,
En assurance ou doute, guerre ou trêve.

Mets-moi aux pieds ou bien sur les sommets
Des plus hauts monts, Ô Méline, et me mets
En ombre triste, ou en gaye lumière,

Mets-moi au ciel, dessous terre mets-moi,
Je serai même, et ma dernière foi
Sera sans fin égale à ma première
 
Ni la mer tant de flots 
(Jean Antoine de BAÏF)
Ni la mer tant de flots à son bord ne conduit,
Ni de neige si dru ne se blanchit la terre,
Ni tant de fruits l’Automne aux arbres ne desserre,
Ni tant de fleurs aux prés le printemps ne produit.

Ni de tant de flambeaux la nuit claire ne luit,
Ni de tant de fourmis la fourmilière n’erre,
Ni la mer en ses eaux tant de poissons n’enserre,
Ni tel nombre d’oiseaux traversant l’air ne fuit,

Ni l’hiver paresseux ne flétrit tant de feuilles,
Ni le thym ne nourrit en Hyble tant d’abeilles,
Ni tant de sablon n’est en Libye épandu,

Comme pour toi, Francine, et de pensers je pense,
Et je souffre d’ennuis, et de soupirs j’élance,
Et je répands de pleurs, ton amant éperdu.
 
Rien étreindre ne puis
(Jean Antoine de BAÏF - Les stalactites)
Rien étreindre ne puis, toute chose j’embrasse :
J’aime bien d’être serf, et cherche liberté,
Je ne bouge de terre, outre le ciel je passe,
Je me promets douceur, où n’y a que fierté.

À tel me suis donné, qui pour sien ne m’avoue,
D’où vivre je m’attends, cela me fait mourir,
Je blâme le plus fort, ce que plus fort je loue,
Je demande remède, et je ne veux guérir.

Je me hais, j’aime autrui : je crains, et je m’assure :
Je suis feu, je suis glace : en fuyant, je poursuis.
Où je me fais vainqueur, là vaincu je demeure.

Ce m’est sucre le deuil : la joie ce m’est suie :
Je meurs si j’ai de l’aise, et je vis de l’ennui :
J’ai pris en même horreur et la mort et la vie.
 
À rames voguera la nef
(Jean Antoine de BAÏF)
À rames voguera la nef par les campagnes,
Les chariots traînés sur la mer se rouront,
Les cerfs quittant les bois aux eaux repaireront,
Les dauphins loin des eaux hanteront les montagnes :

Les brebis près des loups vivront sans défiance,
Tout ce qui est pesant contremont volera,
Tout ce qui est léger en bas dévalera,
La flamme et l’eau feront amiable alliance.

Devant que de mon cœur le nom de ma Francine,
Et la constante amour que je jure à jamais,
Par quelque éloignement en rien se déracine :

Ou me soit-elle douce ou soit-elle cruelle,
Tout sien comme je suis, je vivrai désormais,
Voire sans espérer son amour mutuelle.
 
Plus mon désir s’accroît
(Jean Antoine de BAÏF)
Plus mon désir s’accroît, plus l’espoir m’est douteux,
Tant que j’en hais l’amour : et si ne puis tant faire,
Que je n’aime toujours, faisant tout le contraire,
De ce que je propose en moi-même honteux.

Mais la neige devant prendra noire couleur,
La mer sera sans eaux, les dauphins aux montagnes,
Les daims repaireront aux marines campagnes,
Le froid sera l’été, et l’hiver la chaleur :

Tout ira au rebours, paravant que se mue,
Ou Amour ou Madame envers ma passion,
Las, comme aimé-je donc ce qui sans fin me tue !

Hélas je n’en sais rien : si ai-je connaissance,
Qu’amour pour me nourrir en triste affliction,
Me fait appréhender une gaie espérance.
 
Ma Francine est partout
(Jean Antoine de BAÏF - Les Cariatides)
Ma Francine est partout excellentement belle :
Elle est belle en son front, elle est belle en ses yeux,
Elle est belle en sa joue, en son ris gracieux,
Elle est belle en sa bouche, en elle tout excelle,

Son teint frais et vermeil est excellent en elle,
Son maintien, excellent, excellent son parler,
Excellent son beau port, quand on la voit aller,
Se démarchant d’un pas digne d’une immortelle.

Belles ses belles mains, et beaux sont ses beaux bras,
Belle sa belle gorge, et très beau son beau sein,
Tout ce qu’en elle on voit est fort émerveillable :

Ses grâces et beautés humaines ne sont pas :
Elle a tout admirable ayant tout plus qu’humain,
Si dirai-je ma foi beaucoup plus admirable.
 
Ô beaux yeux azurins
(Jean Antoine de BAÏF)
Ô beaux yeux azurins, ô regards de douceur !
Ô cheveux, mes liens, dont l’étoffe j’ignore
Mais dont je sens l’étreinte ! Ô beau front que j’adore !
Ô teint qui éteindrait des roses la fraîcheur !

Ô ris doux et serein, qui me fondait le cœur,
Doux ris qui son beau teint modestement colore !
Ô chant, qui me ravit quand je le remémore,
Chant, qui du plus cruel pourrait être vainqueur !

Ô parler déceleur des grâces de son âme,
Qui trop court tant de fois m’a fait sembler le jour,
Ô bouche toute pleine et de sucre et de bame !

Ô baisers, qui m’ont fait porter bien peu d’envie,
À ce qui paît les dieux au céleste séjour !
Vous retiendrai-je point une fois en ma vie ?
 
Solitaire et pensif
(Jean Antoine de BAÏF)
Solitaire et pensif par les lieux plus sauvages,
Où des hommes le train moins se montre à mes yeux,
Seul je vas dégorgant mon travail ennuyeux,
Or dans les bois ombreux, or du long des rivages.

Là, seul je ramentais celle, qui en sa garde
A mon cœur mon suitif, et rendre ne le veut,
Et, quand elle voudrait, qui rendre ne le peut,
Tant humaine la sent mon traître qu'elle garde. Là, tout parle d'amour, et n'y a, ni ruisseau,
Ni bête, ni rocher, ni pré, ni arbrisseau,
Qui ne sente avec moi d'amour quelque étincelle.

Et je ne puis aller en déserts si lointains,
(Soit par les lieux plus bas, soit par les plus hautains)
Qu'à cet aveugle dieu tant soit peu je m'y cèle.
 

DE BANVILLE Théodore de BANVILLE

1823-1891
Aimons-nous et dormons 
(Théodore de BANVILLE)
Aimons-nous et dormons
Sans songer au reste du monde !
Ni le flot de la mer, ni l'ouragan des monts,
Tant que nous nous aimons
Ne courbera ta tête blonde,
Car l'amour est plus fort
Que les Dieux et la Mort !

Le soleil s'éteindrait
Pour laisser ta blancheur plus pure.
Le vent, qui jusqu'à terre incline la forêt,
En passant n'oserait
Jouer avec ta chevelure,
Tant que tu cacheras
Ta tête entre mes bras ! Et lorsque nos deux coeurs
S'en iront aux sphères heureuses
Où les célestes lys écloront sous nos pleurs,
Alors, comme deux fleurs
Joignons nos lèvres amoureuses,
Et tâchons d'épuiser
La Mort dans un baiser !
 
Bien souvent je revois… 
(Théodore de BANVILLE)
Bien souvent je revois sous mes paupières closes,
La nuit, mon vieux Moulins bâti de briques roses,
Les cours tout embaumés par la fleur du tilleul,
Ce vieux pont de granit bâti par mon aïeul,
Nos fontaines, les champs, les bois, les chères tombes,
Le ciel de mon enfance où volent des colombes,
Les larges tapis d'herbe où l'on m'a promené
Tout petit, la maison riante où je suis né
Et les chemins touffus, creusés comme des gorges,
Qui mènent si gaiement vers ma belle Font-Georges,
A qui mes souvenirs les plus doux sont liés.

Et son sorbier, son haut salon de peupliers,
Sa source au flot si froid par la mousse embellie
Où je m'en allais boire avec ma soeur Zélie,
Je les revois ; je vois les bons vieux vignerons
Et les abeilles d'or qui volaient sur nos fronts,
Le verger plein d'oiseaux, de chansons, de murmures,
Les pêchers de la vigne avec leurs pêches mûres,
Et j'entends près de nous monter sur le coteau
Les joyeux aboiements de mon chien Calisto !
 
Camille, quand la Nuit t'endort...
(Théodore de BANVILLE - Les stalactites)
Camille, quand la Nuit t'endort sous ses grands voiles ;
Quand un rêve céleste emplit tes yeux d'étoiles ;
Quand tes regards, lassés des fatigues du jour,
Se reposent partout sur des routes fleuries
Dans le pays charmant des molles rêveries,
Camille, que vois-tu dans tes songes d'amour ?

Nous vois-tu, revenant par les noires allées,
Tous deux, donner des pleurs aux choses envolées
Que l'oubli dédaigneux couvre de flots dormants,
Ou dans le vieux manoir, au fond des parcs superbes,
Pousser de l'éperon parmi les hautes herbes
Les pas précipités de nos chevaux fumants ?

Dans les moires de l'eau dont l'azur étincelle,
Nous vois-tu laissant fuir une frêle nacelle
Sur le grand lac paisible et frémissant d'accords,
Où devant les grands bois et les coteaux de vignes,
Glisse amoureusement la blancheur des beaux cygnes,
Aux accents mariés des harpes et des cors ?

Moi, je vois rayonner tes yeux dans la nuit sombre,
Et je songe à ce jour où je sentis dans l'ombre,
Pour la première fois, de ton col renversé
Tombant à larges flots avec leur splendeur fière,
Tes cheveux d'or emplir mes deux mains de lumière,
Et ta lèvre de feu baiser mon front glacé.
 
La nuit
(Théodore de BANVILLE)
A cette heure où les coeurs, d'amour rassasiés,
Flottent dans le sommeil comme de blanches voiles,
Entends-tu sur les bords de ce lac plein d'étoiles
Chanter les rossignols aux suaves gosiers ?

Sans doute, soulevant les flots extasiés
De tes cheveux touffus et de tes derniers voiles,
Les coussins attiédis, les draps aux fines toiles
Baisent ton sein, fleuri comme un bois de rosiers ?

Vois-tu, du fond de l'ombre où pleurent tes pensées,
Fuir les fantômes blancs des pâles délaissées,
Moins pâles de la mort que de leur désespoir ?

Ou, peut-être, énervée, amoureuse et farouche,
Pieds nus sur le tapis, tu cours à ton miroir
Et des ruisseaux de pleurs coulent jusqu'à ta bouche.


 
Le Rossignol
(Théodore de BANVILLE)
Vois, sur les violettes
Brillent, perles des soirs,
De fraîches gouttelettes!
Entends dans les bois noirs,
Frémissants de son vol,
Chanter le rossignol.

Reste ainsi, demi-nue,
A la fenêtre; viens,
Mon amante ingénue;
Dis si tu te souviens
Des mots que tu m'as dits,
Naguère, au paradis!

La lune est radieuse;
La mer aux vastes flots,
La mer mélodieuse
Pousse de longs sanglots
De désir et d'effroi,
Comme moi! comme moi!

Mais non, tais-toi, j'admire,
A tes genoux assis,
Ta lèvre qui soupire,
Tes yeux aux noirs sourcils!
C'était hier! je veux
Dénouer tes cheveux.

O toison! ô parure
Que je caresse encor!
Non, tu n'es pas parjure,
Ma belle aux cheveux d'or,
Mon ange retrouvé!
J'étais fou. J'ai rêvé.


 
Ô jeune Florentine
(Théodore de BANVILLE - Les Cariatides)
Ô jeune Florentine à la prunelle noire,
Beauté dont je voudrais éterniser la gloire,
Vous sur qui notre maître eût jeté plus de lys
Que devant Galatée ou sur Amaryllis,
Vous qui d’un blond sourire éclairez toutes choses
Et dont les pieds polis sont pleins de reflets roses,
Hier vous étiez belle, en quittant votre bain,
À tenter les pinceaux du bel ange d’Urbin.
Ô colombe des soirs ! moi qui vous trouve telle
Que j’ai souvent brûlé de vous rendre immortelle,
Si j’étais Raphaël ou Dante Alighieri
Je mettrais des clartés sur votre front chéri,
Et des enfants riants, fous de joie et d’ivresse,
Planeraient, éblouis, dans l’air qui vous caresse.
Si Virgile, ô diva ! m’instruisait à ses jeux,
Mes chants vous guideraient vers l’Olympe neigeux
Et l’on y pourrait voir sous les rayons de lune,
Près de la Vénus blonde une autre Vénus brune.
Vous fouleriez ces monts que le ciel étoilé
Regarde, et sur le blanc tapis inviolé
Qui brille, vierge encor de toute flétrissure,
Les Grâces baiseraient votre belle chaussure !

 
Le Thé
(Théodore de BANVILLE)
Miss Ellen, versez-moi le Thé
Dans la belle tasse chinoise,
Où des poissons d’or cherchent noise
Au monstre rose épouvanté.

J’aime la folle cruauté
Des chimères qu’on apprivoise :
Miss Ellen, versez-moi le Thé
Dans la belle tasse chinoise.

Là, sous un ciel rouge irrité,
Une dame fière et sournoise
Montre en ses longs yeux de turquoise
L’extase et la naïveté :
Miss Ellen, versez-moi le Thé.
 

H. BATAILLE Henry BATAILLE

1872-1922
Je t’ai rêvée en la naïveté
(Henry BATAILLE)
Je t’ai rêvée en la naïveté des choses,
Et j’ai parlé de toi aux plus vieilles d’entre elles,
À des champs, à des blés, aux arbres, à des roses. -
Elles n’en seront pas pourtant plus éternelles,
Mais d’elles ou de moi celui qui doit survivre
En gardera quelque douceur pour ses vieux jours...
Je m’en vais les quitter, puisque voici les givres.
Tu ne les connaîtras jamais... les temps sont courts...
Mais vous ne pouvez pas vous être indifférentes,
Simplement parce que je vous ai très aimées...
Ô les toutes petites et si vieilles plantes !
Moi qui ne me les suis jamais imaginées
Hors de leur sol natal, ce m’est un grand chagrin
De savoir qu’elles mourront sans t’avoir connue...
Elles ont des airs si résignés, si sereins,
Et si tristes de ce que tu n’es pas venue !...
Que mon coeur soit pour toi le grand champ paternel,
Où si tu n’es pas née au moins tu dois mourir.
Que je te plante en moi, germe de toute rose,
Pour oublier que tu vécus ailleurs qu’en moi. -
Et tu passeras moins qu’ont passé bien des choses. -
 
Les doux mots que morte et passée
(Henry BATAILLE)
Les doux mots que morte et passée...
On dirait presque des mots d’amour,
De sommeil et de demi-jour...
La plupart des mots que l’on sait
N’enferment pas tant de bonheur.
On dit Marthe et l’on dit Marie,
Et cela calme et rafraîchit. -
Il y a bien des mots qui pleurent ;
Ceux-là ne pleurent presque pas...
Marthe, c’est, au réveil, le pas
Des mères dans la chambre blanche,
C’est comme une main qui se pose,
Et l’armoire sent la lavande...
Il faut murmurer quelque chose
Pour se bien consoler, des mots,
N’importe lesquels s’ils consolent,
S’ils endorment et tiennent chaud. -
Ah ! loin des meilleures paroles,
Les doux noms que Marthe et Marie,
Les doux mots que morte et passée...
 
Les trains rêvent dans la rosée
(Henry BATAILLE)
Les trains rêvent dans la rosée, au fond des gares…
Ils rêvent des heures, puis grincent et démarrent…
J’aime les trains mouillés qui passent dans les champs,
Ces longs convois de marchandises bruissant,
Qui pour la pluie ont mis leurs lourds manteaux de bâches,
Ou qui dorment la nuit entière dans les garages…
Et les trains de bestiaux où beuglent mornement
Des bêtes qui se plaignent au village natal…
Tous ces grands wagons gris, hermétiques et clos,
Dont le silence luit sous l’averse automnale,
Avec leurs inscriptions effacées, leurs repos
Infinis, leurs nuits abandonnées, leurs vitres pâles…
Oh ! le balancement. des falots dans l’aurore !…
Une machine est là qui susurre et somnole…

Une face se montre et relaisse le store…
Et la petite gare où tinte une carriole…
Belloy, Sours, Clarigny, Gagnac et la banlieue…
Oh ! les wagons éteints où l’on entend des souffles !
La palpitation des lampes au voile bleu…
Le train qu’on croise et qui nous dit qu’il souffre,
Tandis que nous fronçons le sourcil dans nos coins,
Et nous laisse étonnés de son prolongement…
Oh ! dans la halte verte où l’on entend les cailles,
Le son du timbre triste et solitaire !… Et puis
Les voies bloquées avec au loin un sifflet qui tressaille,
Les signaux réguliers dans le dortoir des nuits…
Des appels mystérieux que l’on ne comprend pas…
Et, — oh ! surtout ! — après des bercements sans fin,
Où l’âme s’est donnée comme en une brisure,
L’entrée retentissante, avec un bruit d’airain,
De tout l’effort joyeux et bondissant du train,
Dans les grandes villes pleines de murmures !…
C’est là que vient se casser net le pur rayon
Qui m’a conduit d’un rêve à l’autre par le monde,
Rails infinis, sous le beau clair de lune et les fourgons,
A qui j’ai confié l’amertume profonde
De tous mes chers départs et tant d’enchantements…

J’aime les trains mouillés qui passent dans les champs.
 

AUREVILLY Jules-Amédée BARBEY D'AUREVILLY

1808-1889
Débouclez-les, vos longs cheveux de soie,
(Jules-Amédée BARBEY D'AUREVILLY)
Débouclez-les, vos longs cheveux de soie,
Passez vos mains sur leurs touffes d'anneaux,
Qui, réunis, empêchent qu'on ne voie
Vos longs cils bruns qui font vos yeux si beaux !
Lissez-les bien, puisque toutes pareilles
Négligemment deux boucles retombant
Roulent autour de vos blanches oreilles,
Comme autrefois, quand vous étiez enfant,
Quand vos seize ans ne vous avaient quittée
Pour s'en aller où tous nos ans s'en vont,
En nous laissant, dans la vie attristée,
Un cœur usé plus vite que le front !
Ah ! c'est alors que je vous imagine
Vous jetant toute aux bras de l'avenir,
Sans larme aux yeux et rien dans la poitrine...
Rien qui vous fît pleurer ou souvenir !

Ah ! de ce temps montrez-moi quelque chose
En vous coiffant comme alors vous étiez ;
Que je vous voie ainsi, que je repose
Sur vos seize ans mes yeux de pleurs mouillés...


 
Les Nénuphars
(Jules-Amédée BARBEY D'AUREVILLY)
Nénuphars blancs, ô lys des eaux limpides,
Neige montant du fond de leur azur,
Qui, sommeillant sur vos tiges humides,
Avez besoin, pour dormir, d'un lit pur ;
Fleurs de pudeur, oui ! vous êtes trop fières
Pour vous laisser cueillir... et vivre après.
Nénuphars blanc, dormez sur vos rivières,
Je ne vous cueillerai jamais !

Nénuphars blancs, ô fleurs des eaux rêveuses,
Si vous rêvez, à quoi donc rêvez-vous ?...
Car pour rêver il faut être amoureuses,
Il faut avoir le coeur pris... ou jaloux ;
Mais vous, ô fleurs que l'eau baigne et protège,
Pour vous, rêver... c'est aspirer le frais !
Nénuphars blancs, dormez dans votre neige !
Je ne vous cueillerai jamais !

Nénuphars blancs, fleurs des eaux engourdies
Dont la blancheur fait froid aux coeurs ardents,
Qui vous plongez dans vos eaux détiédies
Quand le soleil y luit, Nénuphars blancs !
Restez cachés aux anses des rivières,
Dans les brouillards, sous les saules épais...
Des fleurs de Dieu vous êtes les dernières !
Je ne vous cueillerai jamais !
 
Les Spectres
(Jules-Amédée BARBEY D'AUREVILLY)
À M. B.

Vous les connaissez bien ces amants des clairières,
Ces spectres, revenant, de la tombe transis,
Sous la lune bleuâtre et ses pâles lumières…
Ils dansent dans les cimetières,
Mais dans mon cœur, ils sont assis.

Ils sont là, tous, assis avec mélancolie,
Dans l’immobilité des morts, sous leurs tombeaux :
Et pâles et navrés, croyant qu’on les oublie,
Ils ne se doutent pas qu’ils sont pour nous la Vie,
Plus puissants qu’elle et bien plus beaux !

O spectres des amours finis, — spectres de femmes,
Qui faites nos regrets pires que des remords…
Vous ne revenez pas que la nuit dans nos âmes…
Mais des jours les plus clairs vous noircissez les flammes
Et, morts, faites de nous des morts !

Et toi, toi qui me crois vivant, — vivant encore,
Car je le redeviens sous tes regards si doux, —
Crains les sentiments fous des cœurs à leur aurore,
Et n’apprends pas qu’il est dans ce cœur qui t’adore
Un mur de mortes entre nous !>
 
Oh ! comme tu vieillis !
(Jules-Amédée BARBEY D'AUREVILLY)
Oh ! comme tu vieillis ! tu n’en es pas moins belle ;
Ton front au poids des ans refuse de fléchir.
La rose de ta lèvre est peut-être éternelle,
Puisque pleurs ni baisers, rien n’a pu la flétrir !
Oh ! comme tu vieillis ! Je te retrouve toute,
Comme autrefois, — après deux ans d’amour cueillis !
Mais sur ce cœur à toi, ton cœur frissonne et doute…
Pauvre enfant, comme tu vieillis !
 
Saigne, mon cœur !
(Jules-Amédée BARBEY D'AUREVILLY)
À Armance.

Saigne, saigne, mon cœur… saigne ! je veux sourire.
Ton sang teindra ma lèvre et je cacherai mieux
Dans sa couleur de pourpre et dans ses plis joyeux
La torture qui me déchire.

Saigne, saigne, mon cœur, saigne plus lentement !
Prends garde ! on t’entendrait… saigne dans le silence
Comme un cœur épuisé qui déjà saigna tant,
A bout de sang et de souffrance !

Quand parmi les sans-cœur, pauvre cœur, je te traîne,
Sous mon froc étriqué, tu saignes dans ta nuit.
Les six lignes de chair de la poitrine humaine
Pourraient trahir ton faible bruit.

Mais je ne permets pas aux hommes de la foule,
Insolents curieux de tout cruel destin,
De t’approcher, cœur fier, pour entendre en mon sein
Dégoutter le sang qui s’écoule.

Saigne, saigne, mon cœur… J’étoufferai l’haleine
Qui pourrait, à l’odeur, révéler le martyr !
Saigne et meurs, cœur maudit… car la Samaritaine
Manque à jamais pour te guérir !
 
Tu t’en vas
(Jules-Amédée BARBEY D'AUREVILLY)
À ***

Tu t’en vas, — ce n’est pas ta faute.
Tu le crois ton Destin. Il part, et tu le suis…
Le cœur navré, dont un jour tu fus l’hôte,
Sait trop que ce n’est pas ta faute
Et te pardonne, si tu fuis.

Va ! je sais trop comme s’achève
Le rêve que les cœurs épris font ici-bas.
Je sais trop ce que c’est qu’un rêve,
Et fût-il beau, comme il s’achève,
Pour t’en vouloir, — et je ne t’en veux pas !

Mais du moins va-t’en de ma vie !
Puisque tu dois partir, ne reviens plus jamais !
Laisse-moi t’oublier. Oublie…
Et puisque tu ne m’as rien donné d’une amie,
 

BAUDELAIRE Charles BAUDELAIRE

1821-1867
A une passante
(Charles BAUDELAIRE - Les fleurs du mal)
La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d'une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l'ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son oeil, ciel livide où germe l'ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair... puis la nuit ! - Fugitive beauté
Dont le regard m'a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l'éternité ?
Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,

Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais !
 
Chant d’Automne
(Charles BAUDELAIRE - Les fleurs du mal)

Chant d’Automne

I

Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !
J’entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.

Tout l’hiver va rentrer dans mon être : colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon cœur ne sera plus qu’un bloc rouge et glacé.

J’écoute en frémissant chaque bûche qui tombe ;
L’échafaud qu’on bâtit n’a pas d’écho plus sourd.
Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
Sous les coups du bélier infatigable et lourd.

Il me semble, bercé par ce choc monotone,
Qu’on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.
Pour qui ? - C’était hier l’été ; voici l’automne !
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.

II

J’aime de vos longs yeux la lumière verdâtre,
Douce beauté, mais tout aujourd’hui m’est amer,
Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l’âtre,
Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.

Et pourtant aimez-moi, tendre cœur ! soyez mère,
Même pour un ingrat, même pour un méchant ;
Amante ou sœur, soyez la douceur éphémère
D’un glorieux automne ou d’un soleil couchant.

Courte tâche ! La tombe attend ; elle est avide !
Ah ! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux,
Goûter, en regrettant l’été blanc et torride,
De l’arrière-saison le rayon jaune et doux !

 
Correspondances
(Charles BAUDELAIRE - Les fleurs du mal)

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

 
Harmonie du Soir
(Charles BAUDELAIRE - Les fleurs du mal)

Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;
Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !

Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;
Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige,
Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige.

Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
Du passé lumineux recueille tout vestige !
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige ...
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !

 
Hymne
(Charles BAUDELAIRE - Les fleurs du mal)

À la très chère, à la très belle
Qui remplit mon coeur de clarté,
À l'ange, à l'idole immortelle,
Salut en l'immortalité !

Elle se répand dans ma vie
Comme un air imprégné de sel,
Et dans mon âme inassouvie
Verse le goût de l'éternel.

Sachet toujours frais qui parfume
L'atmosphère d'un cher réduit,
Encensoir oublié qui fume
En secret à travers la nuit,

Comment, amour incorruptible,
T'exprimer avec vérité ?
Grain de musc qui gis, invisible,
Au fond de mon éternité !

À la très bonne, à la très belle
Qui fait ma joie et ma santé,
À l'ange, à l'idole immortelle,
Salut en l'immortalité !

 
L’Albatros
(Charles BAUDELAIRE - Les fleurs du mal)
Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule!
Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid!
L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait!

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.
 
L'amour du mensonge
(Charles BAUDELAIRE -:À l'amie perdue)
Quand je te vois passer, ô ma chère indolente,
Au chant des instruments qui se brise au plafond
Suspendant ton allure harmonieuse et lente,
Et promenant l'ennui de ton regard profond ;

Quand je contemple, aux feux du gaz qui le colore,
Ton front pâle, embelli par un morbide attrait,
Où les torches du soir allument une aurore,
Et tes yeux attirants comme ceux d'un portrait,

Je me dis : Qu'elle est belle ! et bizarrement fraîche !
Le souvenir massif, royale et lourde tour,
La couronne, et son coeur, meurtri comme une pêche,
Est mûr, comme son corps, pour le savant amour.

Es-tu le fruit d'automne aux saveurs souveraines ?
Es-tu vase funèbre attendant quelques pleurs,
Parfum qui fait rêver aux oasis lointaines,
Oreiller caressant, ou corbeille de fleurs ?

Je sais qu'il est des yeux, des plus mélancoliques
Qui ne recèlent point de secrets précieux ;
Beaux écrins sans joyaux, médaillons sans reliques,
Plus vides, plus profonds que vous-mêmes, ô Cieux !

Mais ne suffit-il pas que tu sois l'apparence,
Pour réjouir un coeur qui fuit la vérité ?
Qu'importe ta bêtise ou ton indifférence ?
Masque ou décor, salut ! J'adore ta beauté.
 
L’appel du large
(Charles BAUDELAIRE - Les fleurs du mal)
Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
Le coeur gros de rancune et de désirs amers,
Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
Berçant notre infini sur le fini des mers.

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir, coeurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s’écartent,
Et sans savoir pourquoi, disent toujours :

Allons ! Amer savoir, celui qu’on tire du voyage !
Le monde, monotone et petit, aujourd’hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image :
Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui !
 
L’Ennemi
(Charles BAUDELAIRE - Les fleurs du mal)

Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l’âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde ;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or ;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté. v

 
L’Examen de Minuit
(Charles BAUDELAIRE - Les fleurs du mal)

La pendule, sonnant minuit,
Ironiquement nous engage
À nous rappeler quel usage
Nous fîmes du jour qui s’enfuit :
- Aujourd’hui, date fatidique,
Vendredi, treize, nous avons,
Malgré tout ce que nous savons,
Mené le train d’un hérétique.

Nous avons blasphémé Jésus,
Des Dieux le plus incontestable !
Comme un parasite à la table
De quelque monstrueux Crésus,
Nous avons, pour plaire à la brute,
Digne vassale des Démons,
Insulté ce que nous aimons
Et flatté ce qui nous rebute ;

Contristé, servile bourreau,
Le faible qu’à tort on méprise ;
Salué l’énorme bêtise,
La Bêtise au front de taureau ;
Baisé la stupide Matière
Avec grande dévotion,
Et de la putréfaction
Béni la blafarde lumière.

Enfin, nous avons, pour noyer
Le vertige dans le délire,
Nous, prêtre orgueilleux de la Lyre,
Dont la gloire est de déployer
L’ivresse des choses funèbres,
Bu sans soif et mangé sans faim !...
- Vite soufflons la lampe, afin
De nous cacher dans les ténèbres !

 
L'homme et la mer
(Charles BAUDELAIRE - Les fleurs du mal)

Homme libre, toujours tu chériras la mer!
La mer est ton miroir, tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame
Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais a plonger au sein de ton image;
Tu l'embrasses des yeux et des bras, et ton coeur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets;
Homme, nul n'a sondé le fond de tes abîmes;
O mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets!

Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remords,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
O lutteurs éternels, O frères implacables!

 
L’horloge
(Charles BAUDELAIRE - Les fleurs du mal)

Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit : ” Souviens-toi !
Les vibrantes Douleurs dans ton coeur plein d’effroi
Se planteront bientôt comme dans une cible,

Le plaisir vaporeux fuira vers l’horizon
Ainsi qu’une sylphide au fond de la coulisse ;
Chaque instant te dévore un morceau du délice
A chaque homme accordé pour toute sa saison.

Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote : Souviens-toi ! - Rapide, avec sa voix
D’insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois,
Et j’ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !

Remember ! Souviens-toi, prodigue ! Esto memor !
(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or !

Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c’est la loi.
Le jour décroît ; la nuit augmente, souviens-toi !
Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide.

Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard,
Où l’auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
Où le repentir même (oh ! la dernière auberge !),
Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! il est trop tard ! ”

 
L'invitation au voyage 
(Charles BAUDELAIRE - À l'amie perdue)

L'invitation au voyage
Mon enfant, ma soeur,
Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l'ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l'âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l'humeur est vagabonde ;
C'est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu'ils viennent du bout du monde.
- Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D'hyacinthe et d'or ;
Le monde s'endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

 
La beauté  
(Charles BAUDELAIRE)

Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Eternel et muet ainsi que la matière.

Je trône dans l’azur comme un sphinx incompris ;
J’unis un coeur de neige à la blancheur des cygnes ;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

Les poètes, devant mes grandes attitudes,
Que j’ai l’air d’emprunter aux plus fiers monuments,
Consumeront leurs jours en d’austères études ;

Car j’ai pour fasciner ces dociles amants,
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles :
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles !

 
La Mort Des Amants.
(Charles BAUDELAIRE - Les Fleurs du mal)

Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères,
Des divans profonds comme des tombeaux,
Et d'étranges fleurs sur des étagères,
Écloses pour nous sous des cieux plus beaux.

Usant à l'envi leurs chaleurs dernières,
Nos deux coeurs seront deux vastes flambeaux,
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.

Un soir fait de rose et de bleu mystique,
Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot, tout chargé d'adieux ;

Et plus tard un Ange, entr'ouvrant les portes,
Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes.

 
La servante
(Charles BAUDELAIRE -:À l'amie perdue)

La servante au grand coeur dont vous étiez jalouse,
Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
Et quand octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
Son vent mélancolique à l'entour de leurs marbres,
Certes, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
A dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
Tandis que, dévorés de noires songeries,
Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
Ils sentent s'égoutter les neiges de l'hiver
Et le siècle couler, sans qu'amis ni famille
Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.

Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir,
Calme, dans le fauteuil je la voyais s'asseoir,
Si, par une nuit bleue et froide de décembre,
Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre,
Grave, et venant du fond de son lit éternel
Couver l'enfant grandi de son oeil maternel,
Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse,
Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse ?

 
Le chat
(Charles BAUDELAIRE - Les Fleurs du mal)

De sa fourrure blonde et brune
Sort un parfum si doux, qu'un soir
J'en fus embaumé pour l'avoir
Caressé une fois, rien qu'une.

C'est l'esprit familier du lieu ;
Il juge, il préside, il inspire
Toutes choses dans son empire ;
Peut-être est-il fée, est-il Dieu ?

Quand mes yeux, vers ce chat que j'aime
Tirés comme par un aimant,
Se retournent docilement
Et que je regarde en moi-même,

Je vois avec étonnement
Le feu de ses prunelles pâles,
Clairs fanaux, vivantes opâles,
Qui me contemplent fixement

 
Le jeu
(Charles BAUDELAIRE - Les Fleurs du mal)

Dans des fauteuils fanés des courtisanes vieilles,
Pâles, le sourcil peint, l'œil câlin et fatal,
Minaudant, et faisant de leurs maigres oreilles
Tomber un cliquetis de pierre et de métal ;

Autour des verts tapis des visages sans lèvre,
Des lèvres sans couleur, des mâchoires sans dent,
Et des doigts convulsés d'une infernale fièvre,
Fouillant la poche vide ou le sein palpitant;

Sous de sales plafonds un rang de pâles lustres
Et d'énormes quinquets projetant leurs lueurs
Sur des fronts ténébreux de poètes illustres
Qui viennent gaspiller leurs sanglantes sueurs

Voilà le noir tableau qu'en un rêve nocturne
Je vis se dérouler sous mon œil clairvoyant.
Moi-même, dans un coin de l'antre taciturne,
Je me vis accoudé, froid, muet, enviant,

Enviant de ces gens la passion tenace,
De ces vieilles putains la funèbre gaieté,
Et tous gaillardement trafiquant à ma face,
L'un de son vieil honneur, l'autre de sa beauté !

Et mon cœur s'effraya d'envier maint pauvre homme
Courant avec ferveur à l'abîme béant,
Et qui, soûl de son sang, préférerait en somme
La douleur à la mort et l'enfer au néant !

 
LE MORT JOYEUX
(Charles BAUDELAIRE - Les fleurs du mal)

Dans une terre grasse et pleine d’escargots
Je veux creuser moi-même une fosse profonde,
Où je puisse à loisir étaler mes vieux os
Et dormir dans l’oubli comme un requin dans l’onde.

Je hais les testaments et je hais les tombeaux ;
Plutôt que d’implorer une larme du monde,
Vivant, j’aimerais mieux inviter les corbeaux
À saigner tous les bouts de ma carcasse immonde.

Ô vers ! noirs compagnons sans oreille et sans yeux,
Voyez venir à vous un mort libre et joyeux !
Philosophes viveurs, fils de la pourriture,

A travers ma ruine allez donc sans remords,
Et dites-moi s’il est encor quelque torture
Pour ce vieux corps sans âme et mort parmi les morts !

 
Le parfum
(Charles BAUDELAIRE - À l'amie perdue)

Lecteur, as-tu quelquefois respiré
Avec ivresse et lente gourmandise
Ce grain d’encens qui remplit une église,
Ou d’un sachet le musc invétéré ?

Charme profond, magique, dont nous grise
Dans le présent le passé restauré !
Ainsi l’amant sur un corps adoré
Du souvenir cueille la fleur exquise.

De ses cheveux élastiques et lourds,
Vivant sachet, encensoir de l’alcôve,
Une senteur montait, sauvage et fauve,

Et des habits, mousseline ou velours,
Tout imprégnés de sa jeunesse pure,
Se dégageait un parfum de fourrure.

 
Le serpent qui danse
(Charles BAUDELAIRE - :À l'amie perdue)

Que j’aime voir, chère indolente,
De ton corps si beau,
Comme une étoffe vacillante,
Miroiter la peau !

Sur ta chevelure profonde
Aux âcres parfums,
Mer odorante et vagabonde
Aux flots bleus et bruns,

Comme un navire qui s’éveille
Au vent du matin,
Mon âme rêveuse appareille
Pour un ciel lointain.

Tes yeux, où rien ne se révèle
De doux ni d’amer,
Sont deux bijoux froids où se mêle
L’or avec le fer.

A te voir marcher en cadence,
Belle d’abandon,
On dirait un serpent qui danse
Au bout d’un bâton.

Sous le fardeau de ta paresse
Ta tête d’enfant
Se balance avec la mollesse
D’un jeune éléphant,

Et ton corps se penche et s’allonge
Comme un fin vaisseau
Qui roule bord sur bord et plonge
Ses vergues dans l’eau.

Comme un flot grossi par la fonte
Des glaciers grondants,
Quand l’eau de ta bouche remonte
Au bord de tes dents,

Je crois boire un vin de Bohême,
Amer et vainqueur,
Un ciel liquide qui parsème
D’étoiles mon coeur !

 
Le soleil
(Charles BAUDELAIRE - À l'amie perdue)

Le long du vieux faubourg, où pendent aux masures
Les persiennes, abri des secrètes luxures,
Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés
Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés,
Je vais m’exercer seul à ma fantasque escrime,
Flairant dans tous les coins les hasards de la rime,
Trébuchant sur les mots comme sur les pavés,
Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.

Ce père nourricier, ennemi des chloroses,
Eveille dans les champs les vers comme les roses ;
Il fait s’évaporer les soucis vers le ciel,
Et remplit les cerveaux et les ruches de miel.
C’est lui qui rajeunit les porteurs de béquilles
Et les rend gais et doux comme des jeunes filles,
Et commande aux moissons de croître et de mûrir
Dans le coeur immortel qui toujours veut fleurir !

Quand, ainsi qu’un poète, il descend dans les villes,
Il ennoblit le sort des choses les plus viles,
Et s’introduit en roi, sans bruit et sans valets,
Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais.

 
Les bijoux
(Charles BAUDELAIRE - :À l'amie perdue)

La très-chère était nue, et, connaissant mon coeur,
Elle n'avait gardé que ses bijoux sonores,
Dont le riche attirail lui donnait l'air vainqueur
Qu'ont dans leurs jours heureux les esclaves des Maures.

Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
Ce monde rayonnant de métal et de pierre
Me ravit en extase, et j'aime à la fureur
Les choses où le son se mêle à la lumière.

Elle était donc couchée et se laissait aimer,
Et du haut du divan elle souriait d'aise
A mon amour profond et doux comme la mer,
Qui vers elle montait comme vers sa falaise.

Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté,
D'un air vague et rêveur elle essayait des poses,
Et la candeur unie à la lubricité
Donnait un charme neuf à ses métamorphoses ;

Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,
Polis comme de l'huile, onduleux comme un cygne,
Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins ;
Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne,

S'avançaient, plus câlins que les Anges du mal,
Pour troubler le repos où mon âme était mise,
Et pour la déranger du rocher de cristal
Où, calme et solitaire, elle s'était assise.

Je croyais voir unis par un nouveau dessin
Les hanches de l'Antiope au buste d'un imberbe,
Tant sa taille faisait ressortir son bassin.
Sur ce teint fauve et brun, le fard était superbe !

Et la lampe s'étant résignée à mourir,
Comme le foyer seul illuminait la chambre,
Chaque fois qu'il poussait un flamboyant soupir,
Il inondait de sang cette peau couleur d'ambre !

 
Les chats
(Charles BAUDELAIRE - À l'amie perdue)

Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.

Amis de la science et de la volupté
Ils cherchent le silence et l'horreur des ténèbres ;
L'Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,
S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté.

Ils prennent en songeant les nobles attitudes
Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
Qui semblent s'endormir dans un rêve sans fin ;

Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques,
Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin,
Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques.

 
Les phares
(Charles BAUDELAIRE - :À l'amie perdue)

Rubens, fleuve d’oubli, jardin de la paresse,
Oreiller de chair fraîche où l’on ne peut aimer,
Mais où la vie afflue et s’agite sans cesse,
Comme l’air dans le ciel et la mer dans la mer ;

Léonard de Vinci, miroir profond et sombre,
Où des anges charmants, avec un doux souris
Tout chargé de mystère, apparaissent à l’ombre
Des glaciers et des pins qui ferment leur pays,

Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures,
Et d’un grand crucifix décoré seulement,
Où la prière en pleurs s’exhale des ordures,
Et d’un rayon d’hiver traversé brusquement ;

Michel-Ange, lieu vague où l’on voit des Hercules
Se mêler à des Christs, et se lever tout droits
Des fantômes puissants qui dans les crépuscules
Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts ;

Colères de boxeur, impudences de faune,
Toi qui sus ramasser la beauté des goujats,
Grand coeur gonflé d’orgueil, homme débile et jaune,
Puget, mélancolique empereur des forçats,

Watteau, ce carnaval où bien des coeurs illustres,
Comme des papillons, errent en flamboyant,
Décors frais et légers éclairés par des lustres
Qui versent la folie à ce bal tournoyant ;

Goya, cauchemar plein de choses inconnues,
De foetus qu’on fait cuire au milieu des sabbats,
De vieilles au miroir et d’enfants toutes nues,
Pour tenter les démons ajustant bien leurs bas ;

Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges,
Ombragé par un bois de sapins toujours vert,
Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
Passent, comme un soupir étouffé de Weber ;

Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,
Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,
Sont un écho redit par mille labyrinthes ;
C’est pour les coeurs mortels un divin opium !

C’est un cri répété par mille sentinelles,
Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;
C’est un phare allumé sur mille citadelles,
Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois !

Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions donner de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge
Et vient mourir au bord de votre éternité !

 
 
Moesta et errabunda
(Charles BAUDELAIRE -:À l'amie perdue)

Dis-moi, ton cœur parfois s’envole-t-il, Agathe,
Loin du noir océan de l’immonde cité,
Vers un autre océan où la splendeur éclate,
Bleu, clair, profond, ainsi que la virginité ?
Dis-moi, ton coeur parfois s’envole-t-il, Agathe ?

La mer, la vaste mer, console nos labeurs !
Quel démon a doté la mer, rauque chanteuse
Qu’accompagne l’immense orgue des vents grondeurs,
De cette fonction sublime de berceuse ?
La mer, la vaste mer, console nos labeurs !

Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate !
Loin ! loin ! ici la boue est faite de nos pleurs !
- Est-il vrai que parfois le triste coeur d’Agathe
Dise : Loin des remords, des crimes, des douleurs,
Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate ?

Comme vous êtes loin, paradis parfumé,
Où sous un clair azur tout n’est qu’amour et joie,
Où tout ce que l’on aime est digne d’être aimé,
Où dans la volupté pure le cœur se noie !
Comme vous êtes loin, paradis parfumé !

Mais le vert paradis des amours enfantines,
Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,
Les violons vibrant derrière les collines,
Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets,
- Mais le vert paradis des amours enfantines,

L’innocent paradis, plein de plaisirs furtifs,
Est-il déjà plus loin que l’Inde et que la Chine ?
Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs,
Et l’animer encor d’une voix argentine,
L’innocent paradis plein de plaisirs furtifs ?

 
Parfum exotique
(Charles BAUDELAIRE - À l'amie perdue)

Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d’automne,
Je respire l’odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu’éblouissent les feux d’un soleil monotone ;

Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux ;
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,
Et des femmes dont l’œil par sa franchise étonne.

Guidé par ton odeur vers de charmants climats,
Je vois un port rempli de voiles et de mâts
Encor tout fatigués par la vague marine,

Pendant que le parfum des verts tamariniers,
Qui circule dans l’air et m’enfle la narine,
Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.

 
Recueillement
(Charles BAUDELAIRE - À l'amie perdue)

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

Le Soleil moribond s’endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

 
Tristesses de la lune
(Charles BAUDELAIRE - À l'amie perdue)

Ce soir, la lune rêve avec plus de paresse ;
Ainsi qu’une beauté, sur de nombreux coussins,
Qui d’une main distraite et légère caresse
Avant de s’endormir le contour de ses seins,

Sur le dos satiné des molles avalanches,
Mourante, elle se livre aux longues pâmoisons,
Et promène ses yeux sur les visions blanches
Qui montent dans l’azur comme des floraisons.

Quand parfois sur ce globe, en sa langueur oisive,
Elle laisse filer une larme furtive,
Un poète pieux, ennemi du sommeil,

Dans le creux de sa main prend cette larme pâle,
Aux reflets irisés comme un fragment d’opale,
Et la met dans son coeur loin des yeux du soleil.

 
Un cheval de race 
(Charles BAUDELAIRE - À l'amie perdue)

Elle est bien laide. Elle est délicieuse pourtant !
Le Temps et l’Amour l’ont marquée de leurs griffes et lui ont
cruellement enseigné ce que chaque minute et chaque baiser
emportent de jeunesse et de fraîcheur.
Elle est vraiment laide ; elle est fourmi, araignée, si vous
voulez, squelette même ; mais aussi elle est breuvage, magistère, sorcellerie ! en somme, elle est exquise.
Le Temps n’a pu rompre l’harmonie pétillante de sa démarche
ni l’élégance indestructible de son armature. L’Amour n’a pas
altéré la suavité de son haleine d’enfant ; et le Temps n’a
rien arraché de son abondante crinière d’où s’exhale en fauves
parfums toute la vitalité endiablée du Midi français : Nîmes,
Aix, Arles, Avignon, Narbonne, Toulouse, villes bénies du soleil, amoureuses et charmantes !
Le Temps et l’Amour l’ont vainement mordue à belles dents ;
ils n’ont rien diminué du charme vague, mais éternel, de sa poitrine garçonnière.
Usée peut-être, mais non fatiguée, et toujours héroïque, elle
fait penser à ces chevaux de grande race que l’œil du véritable
amateur reconnaît, même attelés à un carrosse de louage ou à un lourd chariot.
Et puis elle est si douce et si fervente ! Elle aime
comme on aime en automne ; on dirait que les approches de
l’hiver allument dans son cœur un feu nouveau, et la servilité
de sa tendresse n’a jamais rien de fatiguant.

 
Viens, mon beau chat
(Charles BAUDELAIRE - À l'amie perdue)

Viens, mon beau chat, sur mon coeur amoureux ;
Retiens les griffes de ta patte,
Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,
Mêlés de métal et d'agate.

Lorsque mes doigts caressent à loisir
Ta tête et ton dos élastique,
Et que ma main s'enivre du plaisir
De palper ton corps électrique,

Je vois ma femme en esprit. Son regard,
Comme le tien, aimable bête
Profond et froid, coupe et fend comme un dard,

Et, des pieds jusques à la tête,
Un air subtil, un dangereux parfum
Nagent autour de son corps brun.

 

n; beauchemin Nérée BEAUCHEMIN

1850-1931
France
(Nérée BEAUCHEMIN)
Oui, mon pays est encor France :
La fougue, la verve, l’accent,
L’âme, l’esprit, le coeur, le sang,
Tout nous en donne l’assurance :
La France reste toujours France.

Aujourd’hui, tout comme naguères,
Ne sommes-nous pas, trait pour trait,
Le vrai profil, le vif portrait
Du Normand, père de nos pères ?
Français, vous êtes nos grands frères.

Il est toujours vert et vivace,
Le rameau du vieil arbre franc ;
De sève chaude exubérant,
Superbe et fort comme la race,
Il est toujours vert et vivace.
...........................................................

France, ô maternelle patrie,
Nos coeurs, qui ne font qu’un pour toi,
Encore palpitants d’émoi,
Saignent des coups qui t’ont meurtrie,
France, ô maternelle patrie !

Ici comme là-bas on pleure.
Dévorant le sanglant affront,
Baissant les yeux, courbant le front,
Silencieux, on attend l’heure.
Ici comme là-bas on pleure.

Quand finira l’horrible transe ?
Oh ! quand de Versaille à Strasbourg,
Cloche, canon, clairon, tambour
Proclameront la délivrance
De la grande terre de France ?
 
La maison vide
(Nérée BEAUCHEMIN)
Petite maison basse, au grand chapeau pointu,
Qui, d’hiver en hiver, semble s’être enfoncée
Dans la terre sans fleurs, autour d’elle amassée.
Petite maison grise, au grand chapeau pointu,
Au lointain bleu, là-bas, dis-le-moi, que vois-tu ?

Par les yeux clignotants de ta lucarne rousse,
Pour voir plus clair, plus loin, tu sembles faire effort,
Et froncer les sourcils sous ton chapeau de mousse.
Vers ces couchants de rêve où le soleil s’endort,
Pour voir plus clair, plus loin, tu sembles faire effort.

Il est couché, là-bas, au fond du cimetière,
Celui qui t’aime encore autant que tu l’aimais.
Petite maison vieille, au chapeau de poussière,
Celui qui t’aime encore autant que tu l’aimais,
L’absent, tant regretté, ne reviendra jamais.
 
La mer
(Nérée BEAUCHEMIN)
Loin des grands rochers noirs que baise la marée,
La mer calme, la mer au murmure endormeur,
Au large, tout là-bas, lente s’est retirée,
Et son sanglot d’amour dans l’air du soir se meurt.

La mer fauve, la mer vierge, la mer sauvage,
Au profond de son lit de nacre inviolé
Redescend, pour dormir, loin, bien loin du rivage,
Sous le seul regard pur du doux ciel étoilé.

La mer aime le ciel : c’est pour mieux lui redire,
À l’écart, en secret, son immense tourment,
Que la fauve amoureuse, au large se retire,
Dans son lit de corail, d’ambre et de diamant.

Et la brise n’apporte à la terre jalouse,
Qu’un souffle chuchoteur, vague, délicieux :
L’âme des océans frémit comme une épouse
Sous le chaste baiser des impassibles cieux.
 
Patrie intime
(Nérée BEAUCHEMIN)
Je veux vivre seul avec toi
Les jours de la vie âpre et douce,
Dans l’assurance de la Foi,
Jusqu’à la suprême secousse.

Je me suis fait une raison
De me plier à la mesure
Du petit cercle d’horizon
Qu’un coin de ciel natal azure.

Mon rêve n’ai jamais quitté
Le cloître obscur de la demeure
Où, dans le devoir, j’ai goûté
Toute la paix intérieure.

Et mon amour le plus pieux,
Et ma fête la plus fleurie,
Est d’avoir toujours sous les yeux
Le visage de ma patrie.

Patrie intime de ma foi,
Dans une immuable assurance,
Je veux vivre encore avec toi,
Jusqu’au soir de mon espérance.
 
Perce-neige
(Nérée BEAUCHEMIN)
Radieuses apothéoses
Du soleil d’or et du ciel bleu,
Fraîche gloire des printemps roses,
Pourquoi donc durez-vous si peu ?

Pourquoi donc êtes-vous si brèves,
Aubes de l’enfance ? Beaux jours,
Si pleins d’aromes et de sèves,
Pourquoi donc êtes-vous si courts ?

Jeunesse, où sont-elles allées
Les hirondelles de jadis ?
Où sont les ailes envolées
De tes merveilleux paradis ?

Et vous, poétiques chimères,
Que dore un rayon d’idéal,
Blondes idylles éphémères,
N’auriez-vous qu’un seul floréal ?

Ô fleurs, vous n’êtes pas finies !
Les plus tristes de nos saisons
Auront encor des harmonies
Et des regains de floraisons.

La mortelle saison du givre
N’a pas tué toutes nos fleurs :
Nous pourrons encore revivre
Le passé, dans des jours meilleurs.
 

r; belleau Rémi BELLEAU

1528-1577
Baisers
(Rémi BELLEAU)
Si tu veux que je meure entre tes bras, m'amie,
Trousse l'escarlatin de ton beau pelisson
Puis me baise et me presse et nous entrelassons
Comme, autour des ormeaux, le lierre se plie.

Dégraffe ce colet, m'amour, que je manie
De ton sein blanchissant le petit mont besson:
Puis me baise et me presse, et me tien de façon
Que le plaisir comme nous enivre, ma vie.

L'un va cherchant la mort aux flanc d'une muraille
En escarmouche, en garde, en assaut, en bataille
Pour acheter un nom qu'on surnomme l'honneur.

Mais moy, je veux mourrir sur tes lèvres, maîtresse,
C'est ma gloire, mon heur, mon trésor, ma richesse
Car j'ai logé ma vie en ta bouche, mon coeur.


 
Pendant que votre main
(Rémi BELLEAU)
Pendant que votre main docte, gentille et belle
Va triant dextrement les odorantes fleurs
Par ces prés émaillés en cent et cent couleurs,
Par le sacré labeur de la troupe immortelle :

Gardez qu’Amour tapi sous la robe nouvelle
De quelque belle fleur n’évente ses chaleurs,
Et qu’au lieu de penser amortir vos douleurs,
D’un petit trait de feu ne vous les renouvelle.

En recueillant des fleurs la fille d’Agénor
Fut surprise d’Amour, et Prosperine encor
L’une fille de roi, l’autre toute déesse.

Il ne faut seulement que souffler un bien peu
Le charbon échauffé, pour allumer un feu,
Duquel vous ne pourriez enfin être maîtresse.
 

DU BELLAY Joachim Du BELLAY

1522-1560
Baiser
(Joachim Du BELLAY)
Quand ton col de couleur rose
Se donne à mon embrassement
Et ton oeil languit doucement
D’une paupière à demi close,

Mon âme se fond du désir
Dont elle est ardemment pleine
Et ne peut souffrir à grand’peine
La force d’un si grand plaisir.

Puis, quand s’approche de la tienne
Ma lèvre, et que si près je suis
Que la fleur recueillir je puis
De ton haleine ambroisienne,

Quand le soupir de ces odeurs
Où nos deux langues qui se jouent
Moitement folâtrent et nouent,
Eventent mes douces ardeurs,

Il me semble être assis à table
Avec les dieux, tant je suis heureux,
Et boire à longs traits savoureux
Leur doux breuvage délectable.

Si le bien qui au plus grand bien
Est plus prochain, prendre ou me laisse,
Pourquoi me permets-tu, maîtresse,
Qu’encore le plus grand soit mien?

As-tu peur que la jouissance
D’un si grand heur me fasse dieu?
Et que sans toi je vole au lieu
D’éternelle réjouissance?


 
Belle, n’aie peur de cela,
(Joachim Du BELLAY)
Belle, n’aie peur de cela,
Partout où sera ta demeure,
Mon ciel, jusqu’à tant que je meure,
Et mon paradis sera là.


 
Déjà la nuit en son parc amassait
(Joachim Du BELLAY)
Déjà la nuit en son parc amassait
Un grand troupeau d'étoiles vagabondes,
Et, pour entrer aux cavernes profondes,
Fuyant le jour, ses noirs chevaux chassait ;

Déjà le ciel aux Indes rougissait,
Et l'aube encor de ses tresses tant blondes
Faisant grêler mille perlettes rondes,
De ses trésors les prés enrichissait.

Quand d'occident, comme une étoile vive,
Je vis sortir dessus ta verte rive,
O fleuve mien ! une nymphe en riant.

Alors, voyant cette nouvelle Aurore,
Le jour honteux d'un double teint colore
Et l'Angevin et l'indique orient.


 
France, mÈre des arts,
(Joachim Du BELLAY)
France, mère des arts, des armes et des lois,
Tu m’as nourri longtemps du lait de ta mamelle :
Ores, comme un agneau qui sa nourrice appelle,
Je remplis de ton nom les antres et les bois.

Si tu m’as pour enfant avoué quelquefois,
Que ne me réponds-tu maintenant, ô cruelle ?
France, France, réponds à ma triste querelle.
Mais nul, sinon Écho, ne répond à ma voix.

Entre les loups cruels j’erre parmi la plaine,
Je sens venir l’hiver, de qui la froide haleine
D’une tremblante horreur fait hérisser ma peau.

Las, tes autres agneaux n’ont faute de pâture,
Ils ne craignent le loup, le vent, ni la froidure :
Si ne suis-je pourtant le pire du troupeau


 
Heureux qui, comme Ulysse
(Joachim Du BELLAY)
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cettui-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux :
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine,

Plus mon Loire Gaulois que le Tibre Latin,
Plus mon petit Liré que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la douceur Angevine.
 
Je hay plus que la mort un jeune casanier,
(Joachim Du BELLAY)
Je hay plus que la mort un jeune casanier,
Qui ne sort jamais hors, sinon aux jours de feste,
Et craignant plus le jour qu’une sauvage beste,
Se fait en sa maison luy mesmes prisonnier.

Mais je ne puis aymer un vieillard voyager,
Qui court deça dela, et jamais ne s’arreste
Ains des pieds moins léger que léger de la teste,
Ne séjourne jamais non plus qu’un messager.

L’un sans se travailler en seureté demeure,
L’autre, qui n’a repos jusques à tant qu’il meure,
Traverse nuit et jour mille lieux dangereux?:

L’un passe riche et sot heureusement sa vie,
L’autre, plus souffreteux qu’un pauvre qui mendie,
S’acquiert en voyageant un sçavoir malheureux
 
Je ne veux point fouiller au sein de la nature
(Joachim Du BELLAY)
Je ne veux point fouiller au sein de la nature,
Je ne veux point chercher l’esprit de l’univers,
Je ne veux point sonder les abîmes couverts
Ni desseigner du ciel la belle architecture.

Je ne peins mes tableaux de si riche peinture,
Et si hauts arguments ne recherche à mes vers :
Mais suivant de ce lieu les accidents divers,
Soit de bien, soit de mal, j’écris à l’aventure.

Je me plains à mes vers, si j’ai quelque regret,
Je me ris avec eux, je leur dis mon secret,
Comme étant de mon coeur les plus sûrs secrétaires.

Aussi ne veux-je tant les pigner et friser,
Et de plus braves noms ne les veux déguiser,
Que de papiers journaux, ou bien de commentaires.
 
Je vis haut ÉlevÉ sur colonnes d'ivoire,
(Joachim Du BELLAY)
Je vis haut élevé sur colonnes d'ivoire,
Dont les bases étaient du plus riche métal,
A chapiteaux d'albâtre et frises de cristal,
Le double front d'un arc dressé pour la mémoire.

A chaque face était portraite une victoire,
Portant ailes au dos, avec habit nymphal,
Et haut assise y fut sur un char triomphal
Des empereurs romains la plus antique gloire.

L'ouvrage ne montrait un artifice humain,
Mais semblait être fait de cette propre main
Qui forge en aiguisant la paternelle foudre.

Las, je ne veux plus voir rien de beau sous les cieux,
Puisqu'un oeuvre si beau j'ai vu devant mes yeux
D'une soudaine chute être réduit en poudre.


 
Las, où est maintenant ce mépris de Fortune
(Joachim Du BELLAY)
Las, où est maintenant ce mépris de Fortune ?
Où est ce cœur vainqueur de toute adversité,
Cet honnête désir de l’immortalité,
Et cette honnête flamme au peuple non commune ?

Où sont ces doux plaisirs qu’au soir sous la nuit brune
Les Muses me donnaient, alors qu’en liberté
Dessus le vert tapis d’un rivage écarté
Je les menais danser aux rayons de la Lune ?

Maintenant la Fortune est maîtresse de moi,
Et mon cœur, qui soulait être maître de soi,
Est serf de mille maux et regrets qui m’ennuient.

De la postérité je n’ai plus de souci,
Cette divine ardeur, je ne l’ai plus aussi,
Et les Muses de moi, comme étranges, s’enfuient.


 
Le Babylonien ses hauts murs vantera, ...
(Joachim Du BELLAY)
Le Babylonien ses hauts murs vantera,
Et ses vergers en l'air, de son Ephesienne
La Grèce décrira la fabrique ancienne,
Et le peuple du Nil ses pointes chantera:

La même Grèce encor vanteuse publiera
De son grand Jupiter l'image Olympienne,
Le Mausole sera la gloire Carienne,
Et son vieux Labyrinth' la Crète n'oubliera.

L'antique Rhodien élèvera la gloire
De son fameux Colosse, au temple de Mémoire:
Et si quelque oeuvre encor digne se peult vanter

De marcher en ce rang, quelque plus grand faconde
Le dira: quant à moi, pour tous je veux chanter
Les sept coteaux romains, sept miracles du monde.
 
Par armes et vaisseaux Rome dompta le monde
(Joachim Du BELLAY)
Par armes et vaisseaux Rome dompta le monde,
Et pouvait-on juger qu'une seule cité
Avait de sa grandeur le terme limité
Par la même rondeur de la terre et de l'onde.

Et tant fut la vertu de ce peuple féconde
En vertueux neveux, que sa postérité,
Surmontant ses aïeux en brave autorité,
Mesura le haut ciel à la terre profonde :

Afin qu'ayant rangé tout pouvoir sous sa main,
Rien ne pût être borne à l'empire romain :
Et que, si bien le temps détruit les républiques,

Le temps ne mît si bas la romaine hauteur,
Que le chef déterré aux fondements antiques,
Qui prirent nom de lui, fut découvert menteur.
 
Villanelle
(Joachim Du BELLAY)
En ce mois délicieux,
Qu’amour toute chose incite,
Un chacun à qui mieux mieux
La douceur’ du temps imite,
Mais une rigueur dépite
Me fait pleurer mon malheur.
Belle et franche Marguerite
Pour vous j’ai cette douleur.
Dedans votre oeil gracieux
Toute douceur est écrite,
Mais la douceur de vos yeux
En amertume est confite,
Souvent la couleuvre habite
Dessous une belle fleur.
Belle et franche Marguerite,
Pour vous j’ai cette douleur.
Or, puis que je deviens vieux,
Et que rien ne me profite,
Désespéré d’avoir mieux,
Je m’en irai rendre ermite,
Pour mieux pleurer mon malheur.
Belle et franche Marguerite,
Pour vous j’ai cette douleur.
Mais si la faveur des Dieux
Au bois vous avait conduite,
Ou, d’espérer d’avoir mieux,
Je m’en irai rendre ermite,
Peut être que ma poursuite
Vous ferait changer couleur.
Belle et franche Marguerite
Pour vous j’ai cette douleur.
 

DE BENSERADE Isaac de BENSERADE

1612-1691
L'Astrologue
(Isaac de BENSERADE)
Un jour une personne, aux astres bien instruite,
Regardait vers le ciel, et tomba lourdement.
Tel donne des leçons sur la bonne conduite,
Qui s'égare lui-même, et bronche à tout moment.
Avis à vous, savants en inutilités,
Mais sur le nécessaire, esprits forts hébétés.
Tel voit ce qui se passe autour d'une planète,
Qui chez lui ne voit rien, même avec sa lunette.


 
Beau sein dÉja presque remply
(Isaac de BENSERADE)
Beau sein déja presque remply,
Bien qu'il ne commence qu'à poindre,
Tetons qui ne font pas un ply,
Et qui n'ont garde de se joindre.

De jeunesse ouvrage accomply,
Que du fard il ne faut pas oindre.
Si l'un est rond, dur & poly,
L'autre l'égale & n'est pas moindre.

Sein par qui les Dieux sont tentez,
Digne échantillon de beautez
Que le jour n'a point regardées.

Il garentit ce qu'il promet,
Et remplit toutes les idées
Du Paradis de Mahomet.


 
Le Corroyeur et le Financier
(Isaac de BENSERADE)
Le délicat voisin d'un puant corroyeur
Plaida pour l'éloigner, et gagna son affaire :
Pendant qu'à déloger le corroyeur diffère,
Le voisin s'accoutume à la mauvaise odeur.
Bientôt le délicat plaideur
Des peaux de son voisin ne sentit plus l'odeur :
Que conclure de là ? Que ce qui semble rude
Devient avec le temps, plus doux par l'habitude.


 
La Grenouille et le Boeuf.
(Isaac de BENSERADE)
La grenouille superbe, en vain tâche de s'enfler
Pour atteindre la taille d'un boeuf. Elle n'y peut aller ;
Mais en simple grenouille au marais élevée,
N'est dans son espèce qu'une grenouille crevée.
Le marquis fait le duc, le duc fait le prince ;
Chacun s'enfle, et enfin chacun devient si mince,
Qu'ainsi que la grenouille, il crève avec éclat.
On se perd à vouloir sortir de son état.


 
Le Pot de Fer et le Pot de Terre.
(Isaac de BENSERADE)
Une poutre, pour roi, faisait peu de besogne ;
Les grenouilles tout haut en murmuraient déjà ;
Jupiter à la place y mit une cigogne.
Ce fut encore pis, car elle les mangea.
S'en tenir à son roi, tel que le ciel le donne,
C'est ce qu'Ésope ici sagement nous ordonne :
Tel peuple las du sien le changea follement,
Qui bientôt regretta l'ancien gouvernement.


 

BIULEAU Nicolas BOILEAU dit BOILEAU-DESPRÉAUX

1636-1711
Air
(Nicolas BOILEAU - Par les bois du Djinn )
Voici les lieux charmants où mon âme ravie
Passait à contempler Silvie
Les tranquilles moments si doucement perdus.
Que je l'aimais alors ! Que je la trouvais belle !
Mon coeur, vous soupirez au nom de l'Infidèle :
Avez-vous oublié que vous ne l'aimez plus ?

C'est ici que souvent, errant dans les prairies,
Ma main, des fleurs les plus chéries
Lui faisait des présents si tendrement reçus.
Que je l'aimais alors ! Que je la trouvais belle !
Mon coeur, vous soupirez au nom de l'infidèle :
Avez-vous oublié que vous ne l'aimez plus ?

 
Amitié fidèle
(Nicolas BOILEAU - Par les bois du Djinn )
Sur la mort d'Iris en 1654

Parmi les doux transports d'une amitié fidèle,
Je voyais près d'Iris couler mes heureux jours :
Iris que j'aime encore, et que j'aimerai toujours,
Brûlait des mêmes feux dont je brûlais pour elle :

Quand, par l'ordre du ciel, une fièvre cruelle
M'enleva cet objet de mes tendres amours ;
Et, de tous mes plaisirs interrompant le cours,
Me laissa de regrets une suite éternelle.

Ah ! qu'un si rude coup étonna mes esprits !
Que je versais de pleurs ! que je poussais de cris !
De combien de douleurs ma douleur fut suivie !

Iris, tu fus alors moins à plaindre que moi :
Et, bien qu'un triste sort t'ait fait perdre la vie,
Hélas ! en te perdant j'ai perdu plus que toi.
 
Vers à mettre en chant
(Nicolas BOILEAU)
Voici les lieux charmants où mon âme ravie
Passait à contempler Silvie
Les tranquilles moments si doucement perdus.
Que je l’aimais alors, que je la trouvais belle !
Mon cœur, vous soupirez au nom de l’infidèle :
Avez-vous oublié que vous ne l’aimez plus ?

C’est ici que souvent, errant dans les prairies,
Ma main des fleurs les plus chéries
Lui faisait des présents si tendrement reçus.
Que je l’aimais alors, que je la trouvais belle !
Mon cœur, vous soupirez au nom de l’infidèle :
Avez-vous oublié que vous ne l’aimez plus ?
 

BOISARD Jean-Jacques BOISARD

1744-1833
L'Enfant et l'Abeille
(Jean-Jacques BOISARD)
Avec une ardeur sans pareille,
Fanfan poursuivait une Abeille.
Demandez-moi pourquoi: c'était pour son plaisir:
Fanfan, faute de mieux, s'amusait à mal faire,
Et déjà, comme un homme, occupait son loisir.
De ses mauvais desseins il reçut le salaire :
L'Abeille alors de se servir
De ce dard dangereux dont l'arma la nature,
De se venger et de s'enfuir.
Mais l'aiguillon fatal resta dans la blessure ;
Ses jours en dépendaient, il fallut périr.
Au bout de quelques jours, sur le point de mourir:
Que la vengeance est douce, disait-elle,
Mais que la suite en est cruelle !
Mais l'aiguillon fatal resta dans la blessure ;
Ses jours en dépendoient, il en fallut périr.
 
L'homme grand et généreux
(Jean-Jacques BOISARD)
L'homme grand et généreux
imite le lion magnanime,
qui entend sans s'émouvoir
les aboiements des chiens impuissants.
« Nous serons plus respectés,
dis-tu, si nous nous vengeons. »
Si nous en faisons un remède,
que ce soit sans colère, et non
parce que la vengeance est douce,
mais parce qu'elle est utile.
Mais souvent il vaut mieux
dissimuler, que se venger.
 
La Cigale et la Fourmi
(Jean-Jacques BOISARD)
Chante , chante, ma belle amie,
Étourdis-toi ; voltige avec légèreté ;
Profite bien de ton Été,
Et vite hâte-toi de jouir de la vie;
L'Hiver approche.. Ainsi parloit un jour
La Fourmi thésauriseuse
A la Cigale, à son gré trop joyeuse ;
Avez-vous dit, radoteuse m'amour,
Lui répliqua la chanteuse ?
L'Hiver approche! Hé bien-nous mourrons toutes deux;
Vos greniers seront pleins, et les miens seront vides ;
Or donc, en maudissant les Dieux,
Vous quitterez bientôt vos épargnes sordides...
Moi, je veux en chantant aller voir mes ayeux.
Aussi je n'ai jamais retenu qu'un adage:

Amasser est d'un fol, et jouir est d'un sage.
 
Le Chien et le Chat.
(Jean-Jacques BOISARD)
Fidèle aboye à tout venant ;
Ses cris aigus révoltent tout le monde,
Et, sans avoir donné le moindre coup de dent,
IL est craint par-tout à la ronde.
Sous ces bruyans dehors, Fidèle cependant
Cache un bon cœur, une belle ame.
Il est tendre pour Ces amis :
Près de ses bienfaiteurs il est humble et soumis,
Et, sans trahir Monsieur, il fait plaire à Madame.
Minette, d'un ton doux, miaule aux pieds des gens;
Elle roule des yeux brillans,
Mais brillans d'une douce flamme.
Près de vous doucement elle vient se frotter :
Sa peau doucette à la flatter
Semble même vous inviter.
Fiez-vous-y ; la bête scélérate
Plus vite que l'éclair vous lâche un coup de patte.
 
Le Mendiant et le Dogue
(Jean-Jacques BOISARD)
Auprès d'un coffre-fort un Dogue en sentinelle
Était sur ses vieux ans devenu si grondeur,
Qu'on l'accusait d'être fidèle
Moins par vertu que par humeur.
Un Mendiant lui dit : pourquoi d'un œil farouche
Ne cesses-tu de m'observer ;
Regarder ce trésor, est-ce te l'enlever ?
Pourquoi gronder sans qu'on y touche?
Le Dogue répondit : pour te faire trembler...
Je gronde par pitié.... J'ai peur de t'étrangler..
 

PETRUS BOREL PÉTRUS BOREL  (Joseph-PÉTRUS BOREL D'HAUTERIVE)
ou encore « Le lycanthrope »,

1809-1859
Victoire
(PÉTRUS BOREL)
À P***.

Allez-vous-en, monsieur, la nuit est avancée,
La lune à notre ciel s'est soudain éclipsée;
Allez-vous-en, j'ai peur, le chemin est désert.
Pourquoi rester encor? Pars, va-t-en, à quoi sert?...
Oh! ne m'accable plus de ce baiser frivole,
Où notre amour renaît, où l'amitié s'envole;
J'y puise trop de feu; tu manque à ton serment;
Tu devais être ami, te voilà presque amant!
Pars, va-t-en, il est tard! - Non, non, ce ne peut être,
Car mon être embrasé veut avoir un autre être;
Car longtemps j'attendis; ne dis plus a demain.
Tu me livres ton front, ton beau col et ta main,
Puis il faut que, le coeur plein d'ardeur et de joie,
Je caresse en enfant cette robe de soie:
Non, ce n'est plus assez, non, je voudrais ton corps,
Je le voudrais entier!... Vainement tu me mords.
Point de cris, point de pleurs. - Monstre! - Belle maîtresse:
Rien que des pleurs de joie et des râles d'ivresse!...
 
Isolement
(PÉTRUS BOREL)
À Gérard, poète

Les grand’s forêts renouvelées
La solitude des vallées
Clôses d’effroy tout à l’entour !


Ronsard

Sous le soleil torride au beau pays créole,
Où l’Africain se courbe au bambou de l’Anglais,
Encontre l’ouragan, le palmier qui s’étiole
Aux bras d’une liane unit son bois épais.

En nos antiques bois, le gui, saint parasite,
Au giron d’une yeuse et s’assied et s’endort ;
Mêlant sa fragile herbe, et subissant le sort
Du tronc religieux qui des autans l’abrite.

Gui ! liane ! palmier ! mon âme vous envie !
Mon cœur voudrait un lierre et s’enlacer à lui.
Pour passer mollement le gué de cette vie,
Je demande une femme, une amie, un appui !

— Un ange d’ici-bas ?... une fleur, une femme ?...
Barde, viens, et choisis dans ce folâtre essaim
Tournoyant au rondeau d’un preste clavecin. —
Non ; mon cœur veut un cœur qui comprenne son âme.

Ce n’est point au théâtre, aux fêtes, qu’est la fille
Qui pourrait sur ma vie épancher le bonheur :
C’est aux champs, vers le soir, groupée en sa mantille,
Un Werther à la main sous le saule pleureur.

Ce n’est point une brune aux cils noirs, l’air moresque ;
C’est un cygne indolent ; une Ondine aux yeux bleus
Aussi grands qu’une amande, et mourants, soucieux ;
Ainsi qu’en réfléchit le rivage tudesque.

Quand viendra cette fée ? — En vain ma voix l’appelle ! —
Apporter ses printemps à mon cœur isolé.
Pourtant jusqu’aux cyprès je lui serais fidèle !
Sur la plage toujours resterai-je esseulé ?

Sur mon toit le moineau dort avec sa compagne ;
Ma cavale au coursier a donné ses amours.
Seul, moi, dans cet esquif, que nul être accompagne,
Sur le torrent fougueux je vois passer mes jours.
 
Misère
(PÉTRUS BOREL)
La faim mit au tombeau Malfilâtre ignoré. GILBERT

À mon air enjoué, mon rire sur la lèvre,
Vous me croyez heureux, doux, azyme et sans fièvre,
Vivant, au jour le jour, sans nulle ambition,
Ignorant le remords, vierge d'affliction ;

À travers les parois d'une haute poitrine,
Voit-on le coeur qui sèche et le feu qui le mine ?
Dans une lampe sourde on ne saurait puiser
Il faut, comme le coeur, l'ouvrir ou la briser.

Aux bourreaux, pauvre André, quand tu portais ta tête,
De rage tu frappais ton front sur la charrette,
N'ayant pas assez fait pour l'immortalité,
Pour ton pays, sa gloire et pour sa liberté.

Que de fois, sur le roc qui borde cette vie,
Ai-je frappé du pied, heurté du front d'envie,
Criant contre le ciel mes longs tourments soufferts
Je sentais ma puissance, et je sentais des fers !

Puissance,... fers,... quoi donc ? - rien, encore un poète
Qui ferait du divin, mais sa muse est muette,
Sa puissance est aux fers. - Allons ! on ne croit plus,
En ce siècle voyant, qu'aux talents révolus.

Travaille, on ne croit plus aux futures merveilles. -
Travaille !... Eh ! le besoin qui me hurle aux oreilles,
Étouffant tout penser qui se dresse en mon sein !
Aux accords de mon luth que répondre ?... j'ai faim !...
 

GEORGES BRASSENS Georges BRASSENS

1921-1981
Dans l'eau de la claire fontaine
(Georges BRASSENS)
Dans l'eau de la claire fontaine
Elle se baignait toute nue.
Une saute de vent soudaine
Jeta ses habits dans les nues.

En détresse, elle me fit signe,
Pour la vêtir, d'aller chercher
Des monceaux de feuilles de vigne,
Fleurs de lis ou fleurs d'oranger.

Avec des pétales de roses,
Un bout de corsage lui fit.
La belle n'était pas bien grosse
Une seule rose a suffit.

Avec le pampre de la vigne,
Un bout de cotillon lui fit,
Mais la belle était si petite
Qu'une seule feuille a suffi.

Elle me tendit ses bras, ses lèvres,
Comme pour me remercier...
Je les pris avec tant de fièvre
Qu'ell' fut toute déshabillée.

Le jeu dut plaire à l'ingénue,
Car, à la fontaine souvent,
Ell' s'alla baigner toute nue
En priant Dieu qu'il fit du vent,
Qu'il fit du vent...
 

JACQUES BREL Jacques Romain Georges BREL

1929-1978
Litanies pour un retour
(Jacques BREL)
Mon coeur ma mie mon âme
Mon ciel mon feu ma flamme
Mon puits ma source mon val
Mon miel mon baume mon Graal

Mon blé mon or ma terre
Mon soc mon roc ma pierre
Ma nuit ma soif ma faim
Mon jour mon aube mon pain

Ma voile ma vague mon guide ma voie
Mon sang ma force ma fièvre mon moi
Mon chant mon rire mon vin ma joie
Mon aube mon cri ma vie ma foi

Mon coeur ma mie mon âme
Mon ciel mon feu ma flamme
Mon corps ma chair mon bien
Voilà que tu reviens.
 

A. BRETON André BRETON

1896-1966
C'est la révolte même
(André BRETON - ARCANE 17...Extrait)
...C'est la révolte même
la révolte qui seule est créatrice de lumière
et cette lumière ne peut
connaître que trois voies

la poésie
la liberté
l'amour
qui doivent inspirer le même zèle et converger
à en faire la coupe même de la jeunesse éternelle
sur le point le moins découvert
et
le plus illuminable du coeur humait
 
Chère Écusette de Noireuil
(André BRETON - L'AMOUR FOU...Extrait)
Au beau printemps de 1952 vous viendrez d'avoir seize
ans et peut-être serez-vous tentée d'entrouvrir ce livre
dont j'aime à penser qu'euphoniquement le titre vous
sera porté par le vent qui courbe les aubépines... Tous
les rêves, tous les espoirs, toutes les illusions
danseront, j'espère, nuit et jour à la lueur de vos
boucles et je ne serai sans doute plus là, moi qui ne
désirerais y être que pour vous voir. Les cavaliers
mystérieux et splendides passeront à toutes brides, au
crépuscule, le long des ruisseaux changeants. Sous de
légers voiles vert d'eau, d'un pas de somnambule une
jeune fille glissera sous de hautes voûtes, où clignera
seule une lampe votive. Mais les esprits des joncs, mais
les chats minuscules qui font semblant de dormir dans
les bagues, mais l'élégant revolver-joujou perforé du
mot « Bal » vous garderont de prendre ces scènes au
tragique. Quelle que soit la part jamais assez belle, ou
tout autre, qui vous soit faite, je ne puis savoir. Vous
vous plairez à vivre, à tout attendre de l'amour. Quoi
qu'il advienne d'ici que vous preniez connaissance de
cette lettre - il semble que c'est l'insupposable qui doit
advenir - laissez-moi penser que vous serez prête alors
à incarner cette puissance éternelle de la femme, la
seule devant laquelle je me sois jamais incliné. Que
vous veniez de fermer un pupitre sur un monde bleu
corbeau de toute fantaisie ou de vous profiler, à
l'exception d'un bouquet à votre corsage, en silhouette
solaire sur le mur d'une fabrique - je suis loin d'être fixé
sur votre avenir laissez-moi croire que ces mots :
« L'amour fou » seront un jour seuls en rapport avec votre vertige.
 
Je n'attache aucune importance à la vie
(André BRETON - LE REVOLVER A CHEVEUX BLANCS...Extrait)
... « Je n'attache aucune importance à la vie
Je n'épingle pas le moindre papillon de vie à l'importance
Je n’importe pas à la vie
Mais les rameaux du sel les rameaux blancs
Toutes les bulles d'ombre
Et les anémones de mer
Descendent et respirent à l'intérieur de ma pensée
Ils viennent des pleurs que je ne verse pas
Des pas que je ne fais pas qui sont deux fois des pas
Et dont le sable se souvient à la marée montante...»
 
L'esprit souffle où il veut
(André BRETON - LA CLE DES CHAMPS...Extrait)
" L'esprit souffle où il veut. C'est une prétention de curé
que de lui assigner certaines voies et de lui en interdire
d'autres... Le plus grand danger pour les valeurs
spirituelles consiste toujours à les lier indissolublement à
une époque déterminée, à certaines formes
économiques et politiques... Celui qui ne veut pas
participer consciemment au méprisable "bourrage de
crâne" doit toujours se refuser à identifier la cause de la
vérité avec celle d'une armée. Se ranger dès aujourd'hui
aux côtés d'un groupe de puissances contre un autre,
signifie en outre, politiquement parlant, capituler
d'avance devant la menace de nouvelles guerres, les
justifier à l'avance, accélérer leur déclenchement. C'est,
par conséquent, non seulement un sacrilège à l'égard
de l'esprit, mais aussi une sottise et une imprudence...
Le salut réside exclusivement dans une fidélité honnête,
droite, directe, à la réalité tragique qu'est, au fond
l'existence humaine"
 
Le Verbe Être
(André BRETON - "Le révolver à cheveux blanc", extrait)
...Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Le
désespoir n'a pas d'ailes, il ne se tient pas
nécessairement à une table desservie sur une terrasse,
le soir, au bord de la mer. C'est le désespoir et ce n'est
pas le retour d'une quantité de petits faits comme des
graines qui quittent à la nuit tombante un sillon pour un
autre. Ce n'est pas la mousse sur une pierre ou le verre
à boire. C'est un bateau criblé de neige, si vous voulez,
comme les oiseaux qui tombent et leur sang n'a pas la
moindre épaisseur. Je connais le désespoir dans ses
grandes lignes. Une forme très petite, délimitée par un
bijou de cheveux. C'est le désespoir. Un collier de
perles pour lequel on ne saurait trouver de fermoir et
dont l'existence ne tient pas même à un fil, voilà le
désespoir. Le reste, nous n'en parlons pas. Nous
n'avons pas fini de deséspérer, si nous commençons.
Moi je désespère de l'abat-jour vers quatre heures, je
désespère de l'éventail vers minuit, je désespère de la
cigarette des condamnés. Je connais le désespoir dans
ses grandes lignes. Le désespoir n'a pas de coeur, la
main reste toujours au désespoir hors d'haleine, au
désespoir dont les glaces ne nous disent jamais s'il est
mort. Je vis de ce désespoir qui m'enchante. J'aime
cette mouche bleue qui vole dans le ciel à l'heure où les
étoiles chantonnent. Je connais dans ses grandes lignes
le désespoir aux longs étonnements grêles, le désespoir
de la fierté, le désespoir de la colère. Je me lève
chaque jour comme tout le monde et je détends les bras
sur un papier à fleurs, je ne me souviens de rien, et
c'est toujours avec désespoir que je découvre les beaux
arbres déracinés de la nuit. L'air de la chambre est
beau comme des baguettes de tambour. Il fait un temps
de temps. Je connais le désespoir dans ses grandes
lignes. C'est comme le vent du rideau qui me tend la
perche. A-t-on idée d'un désespoir pareil! Au feu! Ah! ils
vont encore venir... Et les annonces de journal, et les
réclames lumineuses le long du canal. Tas de sable,
espèce de tas de sable! Dans ses grandes lignes le
désespoir n'a pas d'importance. C'est une corvée
d'arbres qui va encore faire une forêt, c'est une corvée
d'étoiles qui va encore faire un jour de moins, c'est une
corvée de jours de moins qui va encore faire ma vie.
 
MONDE
(André BRETON)
Dans le salon de madame des Ricochets
Les miroirs sont en grains de rosée pressés
La console est faite d'un bras dans du lierre
Et le tapis meurt comme les vagues
Dans le salon de madame des Ricochets
Le thé de lune est servi dans des oeufs d'engoulevent
Les rideaux amorcent la fonte des neiges
Et le piano en perspective perdue sombre d'un seul bloc
dans la nacre
Dans le salon de madame des Ricochets
Des lampes basses en dessous de feuilles de tremble
Lutinent la cheminée en écailles de pangolin
Quand madame des Ricochets sonne
Les portes se fendent pour livrer passage aux
servantes en escarpolette
 
Plutôt la vie
(André BRETON - CLAIR DE TERRE...Extrait)
Plutôt la vie que ces prismes sans épaisseur même si
les couleurs sont plus pures
Plutôt que cette heure toujours couverte que ces
terribles voitures de flammes froides
Que ces pierres blettes
Plutôt ce cœur à cran d’arrêt
Que cette mare aux murmures
Et que cette étoffe blanche qui chante à la fois dans l’air
et dans la terre
Que cette bénédiction nuptiale qui joint mon front à celui
de la vanité totale

Plutôt la vie

Plutôt la vie avec ses draps conjuratoires
Ses cicatrices d’évasions
Plutôt la vie plutôt cette rosace sur ma tombe
La vie de la présence rien que de la présence
Où une voix dit Es-tu là où une autre réponde Es-tu là
Je n’y suis guère hélas
Et pourtant quand nous ferions le jeu de ce que nous
faisons mourir

Plutôt la vie

Plutôt la vie plutôt la vie Enfance vénérable
Le ruban qui part d’un fakir
Ressemble à la glissière du monde
Le soleil a beau n’être qu’une épave
Pour peu que le corps de la femme lui ressemble
Tu songes en contemplant la trajectoire tout du long
Ou seulement en fermant les yeux sur l’orage adorable
qui a nom ta main

Plutôt la vie
 
 
Tournesol
(André BRETON)
La voyageuse qui traverse les Halles à la tombée de l'été
Marchait sur la pointe des pieds
Le désespoir roulait au ciel ses grands arums si beaux
Et dans le sac à main il y avait mon rêve ce flacon de sels
Que seule a respiré la marraine de Dieu
Les torpeurs se déployaient comme la buée
Au Chien qui fume
Ou venaient d'entrer le pour et le contre
La jeune femme ne pouvait être vue d'eux que mal et de biais
Avais-je affaire à l'ambassadrice du salpêtre
Ou de la courbe blanche sur fond noir que nous appelons pensée
Les lampions prenaient feu lentement dans les marronniers
La dame sans ombre s'agenouilla sur le Pont-au-Change
Rue Git-le-Coeur les timbres n'étaient plus les mêmes
Les promesses de nuits étaient enfin tenues
Les pigeons voyageurs les baisers de secours
Se joignaient aux seins de la belle inconnue
Dardés sous le crêpe des significations parfaites
Une ferme prospérait en plein Paris
Et ses fenêtres donnaient sur la voie lactée
Mais personne ne l'habitait encore à cause des survenants
Des survenants qu'on sait plus dévoués que les revenants
Les uns comme cette femme ont l'air de nager
Et dans l'amour il entre un peu de leur substance
Elle les intériorise
Je ne suis le jouet d'aucune puissance sensorielle
Et pourtant le grillon qui chantait dans les cheveux de cendres
Un soir près de la statue d'Etienne Marcel
M'a jeté un coup d'oeil d'intelligence
André Breton a-t-il dit, passe !
 
Jean Antoine de BAÏF Théodore de BANVILLE Jules BARBEY-D'AUREVILLY Charles BAUDELAIRE
Henry BATAILLE Nérée BEAUCHEMIN Rémy BELLEAU Joachim Du BELAY Isaac de BENSERADE
Nicolas BOILEAU J. J.BOISARD Pétrus BOREL Georges BRASSENS Jacques BREL André BRETON
 
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