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lire ou relire un poeme des grands auteurs
 
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René-Guy CADOU Maxime Du CAMP Albert CAMUS Maurice CARÊME Blaise CENDRARS
Jean-Antoine Du CERCEAU François-René de CHATEAUBRIAND Auguste de CHATILLON André CHÉNIER
Marie Joseph CHENIER Paul CLAUDEL Jean Baptiste CLEMENT Marie De CLÈVES Jean COCTEAU
François COPPÉE Tristan CORBIÈRE Pierre CORNEILLE Charles CROS

R. G. CADOU René-Guy CADOU

1920-1951
AUTOMNE
(René-Guy CADOU)
Odeur des pluies de mon enfance
Derniers soleils de la saison !
A sept ans comme il faisait bon,
Après d'ennuyeuses vacances,
Se retrouver dans sa maison !

La vieille classe de mon père,
Pleine de guêpes écrasées,
Sentait l'encre, le bois, la craie
Et ces merveilleuses poussières
Amassées par tout un été.

0 temps charmant des brumes douces,
Des gibiers, des longs vols d'oiseaux,
Le vent souffle sous le préau,
Mais je tiens entre paume et pouce
Une rouge pomme à couteau.
 
Des chevaux et des chiens
(René-Guy CADOU)
Les chevaux et les chiens
Parlent mieux que les hommes
Et savent de très loin
Reconnaître le ciel

Ils n’ont pour eux que l’herbe
Et la grave tendresse
Des bêtes qui remuent
Tristement le passé

Mais dans leurs yeux inquiets
Des choses et des hommes
Passe parfois l’éclair
D’une saison future
 
La blanche école où je vivrai… 
(René-Guy CADOU - Les cariatides)
La blanche école où je vivrai
N'aura pas de roses rouges
Mais seulement devant le seuil
Un bouquet d'enfants qui bougent
On entendra sous les fenêtres
Le chant du coq et du roulier;
Un oiseau naîtra de la plume
Tremblante au bord de l'encrier
Tout sera joie! Les têtes blondes
S'allumeront dans le soleil,
Et les enfants feront des rondes
Pour tenter les gamins du ciel.
 
L'enfant précoce 
(René-Guy CADOU - Les cariatides)
Une lampe naquit sous la mer
Un oiseau chanta
Alors dans un village reculé
Une petite fille se mit à écrire
Pour elle seule
Le plus beau poème
Elle n'avait pas appris l'orthographe
Elle dessinait dans le sable
Des locomotives
Et des wagons pleins de soleil
Elle affrontait les arbres gauchement
Avec des majuscules enlacées et des cœurs
Elle ne disait rien de l'amour
Pour ne pas mentir
Et quand le soir descendait en elle
Par ses joues
Elle appelait son chien doucement
Et disait
« Et maintenant cherche ta vie ».
 
Le printemps mène l’aventure
(René-Guy CADOU - Le cœur définitif)
Depuis le temps que je navigue entre les souches
Tout près du Feu, sous les paupières du charbon
Depuis le temps que le grillon creuse ma bouche
Et chante là sous le tunnel de mes poumons

Le ciel me touche enfin comme une joue dormante
Je me délivre de moi-même et je revois
Ma belle vie avec ses voiles murmurantes
Et la main du soleil qui tourne sur le toit

Me voici parmi vous chevaux les plus dociles
Je m’endors entre vos jambes et je vous fuis
Pour des pays de hautes vagues et des îles
Perdues comme un visage d’ange au fond d’un puits

Car je porte avec moi mon cœur triste lanterne
Insatisfait de sa lumière et voulant voir
Par-dessus l’étendue trembleuse des luzernes
La mer qui va et vient sur ses grands boulevards

Mon printemps est dans l’air du large, dans l’écume
Blanche ainsi qu’un enfant qui n’a pas su grandir
Et je marche sur l’eau, calme comme un qui fume
À sa fenêtre en juin avant de s’endormir.
 
Les amis d’enfance
(René-Guy CADOU)
Je me souviens du grand cheval
Qui promenait tête et crinière
Comme une, grappe de lumière
Dans la nuit du pays natal.

Qui me dira mon chien inquiet,
Ses coups de pattes dans la porte,
Lui qui prenait pour un gibier
Le tourbillon des feuilles mortes?

Maintenant que j’habite en ville
Un paysage sans jardins,
Je songe à ces anciens matins
Tout parfumés de marguerites.
 

M. DU CAMP Maxime Du CAMP

182-1894
La Locomotive
(Maxime Du CAMP)
Voici le soir de la journée !
Puisque j’ai fini ma tournée
Et que ma tâche est terminée,
Je vais aller jusqu’à demain
Dans ma large remise en fonte,
Reposer, moi que rien ne dompte,
Mes grands membres de mastodonte,
Mes membres de fer et d’airain.
J’ai bien couru depuis l’aurore,
J’ai galopé jusqu’à la nuit ;
De mes rudes flancs, chauds encore
De tout le feu que je dévore,
J’entends la vapeur qui s’enfuit
Et qui s’éparpille à grand bruit.
 

A. CAMUS Albert CAMUS
Pour Némésis
(Albert CAMUS)

Cheval noir, cheval blanc, une seule main d'homme
maîtrise les deux fureurs. A tombeau ouvert, joyeuse est la course.
La vérité ment, la franchise dissimule.
Cache-toi dans la lumière.

Le monde t'emplit et tu es vide : plénitude.

Petit bruit de l'écume sur la plage du matin ;
il remplit le monde autant que le fracas de la gloire.
Tous deux viennent du silence.

Sous la dalle de la joie, le premier sommeil.

Semé par le vent, moissonné par le vent, et cependant créateur,
tel est l'homme, à travers les siècles, et fier de vivre un seul instant.

 
J'ai grandi dans la mer...
(Albert CAMUS - La mer au plus près)
J'ai grandi dans la mer et la pauvreté m'a été fastueuse,
puis j'ai perdu la mer, tous les luxes alors m'ont paru gris,
la misère intolérable. Depuis, j'attends.
J'attends les navires du retour, la maison des eaux, le jour limpide.
Je patiente, je suis poli de toutes mes forces.
On me voit passer dans de belles rues savantes, j'admire les paysages, j'applaudis comme tout le monde, je donne la main,
ce n'est pas moi qui parle.
On me loue, je rêve un peu, on m'offense, je m'étonne à peine.
Puis j'oublie et souris à qui m'outrage, ou je salue trop courtoisement celui que j'aime.
Que faire si je n'ai de mémoire que pour une seule image ?
On me somme enfin de dire qui je suis. « Rien encore, rien encore... »
.........................................

Ainsi, moi qui ne possède rien, qui ai donné ma fortune,
qui campe auprès de toutes mes maisons,
je suis pourtant comblé quand je le veux, j'appareille à toute heure,
le désespoir m'ignore.
Point de patrie pour le désespéré et moi, je sais que la mer me précède
et me suit, j'ai une folie toute prête.
Ceux qui s'aiment et qui sont séparés peuvent vivre dans la douleur,
mais ce n'est pas le désespoir : ils savent que l'amour existe.
Voilà pourquoi je souffre, les yeux secs, de l'exil.

J'attends encore. Un jour vient, enfin...

 
Ne marche pas devant moi
(Albert CAMUS)

Ne marche pas devant moi

Je ne te suivrai peut-être pas.

Ne marche pas derrière moi

Je ne te guiderai peut-être pas.

Marche à côté de moi

Et sois simplement mon amie.

 

M. CAREME Maurice CAREME

1899-1978
Au cirque
(Maurice CAREME - La Fête en poésie)
Ah?! si le clown était venu?!
Il aurait bien ri, mardi soir?:
Un magicien en cape noire
A tiré d’un petit mouchoir
Un lapin, puis une tortue
Et, après, un joli canard.
Puis il les a fait parler
En chinois, en grec, en tartare.
Mais le clown était enrhumé?:
Auguste était bien ennuyé.
Il dut faire l’équilibriste
Tout seul sur un tonneau percé.
C’est pourquoi je l’ai dessiné
Avec des yeux tout ronds, tout tristes
Et de grosses larmes qui glissent
Sur son visage enfariné.
 
D'une bouteille d'encre
(Maurice CAREME - La lanterne magique)
D'une bouteille d'encre
On peut tout retirer :
Le navire avec l'ancre,
La chèvre avec le pré,
La tour avec la reine,
La branche avec l'oiseau,
L'esclave avec la chaîne,
L'ours avec l'Esquimau.
D'une bouteille d'encre
On peut tout retirer :
Si l'on n'est pas un cancre
Et qu'on sait dessiner.
 
L'école
(Maurice CAREME - La flûte au verger)
L'école était au bord du monde,
L'école était au bord du temps.
Au dedans, c'était plein de rondes ;
Au dehors, plein de pigeons blancs.
On y racontait des histoires
Si merveilleuses qu'aujourd'hui,
Dès que je commence à y croire,
Je ne sais plus bien où j'en suis.
Des fleurs y grimpaient aux fenêtres
Comme on n'en trouve nulle part,
Et, dans la cour gonflée de hêtres,
Il pleuvait de l'or en miroirs.
Sur les tableaux d'un noir profond,
Voguaient de grandes majuscules
Où, de l'aube au soir, nous glissions
Vers de nouvelles péninsules.
L'école était au bord du monde,
L'école était au bord du temps.
Ah ! que n'y suis-je encor dedans
Pour voir, au dehors, les colombes
 
L'écolière
(Maurice CAREME - La grange bleue)
Bon Dieu ! que de choses à faire !
Enlève tes souliers crottés,
Pends donc ton écharpe au vestiaire,
Lave tes mains pour le goûter,

Revois tes règles de grammaire.
Ton problème, est-il résolu ?
Et la carte de l'Angleterre,
Dis, quand la dessineras-tu ?
Aurai-je le temps de bercer
Un tout petit peu ma poupée,
De rêver, assise par terre,
Devant mes châteaux de nuées ?
Bon Dieu ! que de choses à faire !
 
Ma gomme
(Maurice CAREME)
Avec ma gomme, dit l’enfant
-La gomme que j’ai dans le cœur-
Je puis rayer tous les malheurs.
Avec ma gomme, dit l’enfant,
Je pourrais faire disparaître
L’univers et tous ses vivants.
Mais qui jamais sur cette terre
-Fût-il le Dieu le plus fûté -
Serait capable d’effacer
Avec sa gomme de lumière
Le beau visage de ma mère
Du livre de l’éternité !
 
LITANIE DES ÉCOLIERS
(Maurice CAREME)
Saint-Anatole,
Que légers soient les jours d'école !
Saint Amalfait,
Ah ! Que nos devoirs soient bien faits !

Sainte Cordule,
N'oubliez ni point ni virgule.
Saint Nicodème,
Donnez-nous la clef des problèmes

Sainte Tirelire,
Que Grammaire nous fasse rire !
Saint-Siméon,
Allongez les récréations !

Saint Espongien,
Effacez tous les mauvais points.
Sainte Clémence,
Que viennent vite les vacances !
Sainte Marie,
Faites qu'elles soient infinies !
 
Notre école
(Maurice CAREME - Mes Heures Perdues)
Notre école se trouve au ciel.
Nous nous asseyons prés des anges.
Comme des oiseaux sur les branches.
Nos cahiers d'ailleurs ont des ailes.

A midi juste, on y mange,
Avec du vin de tourterelle,
Des gaufres glacées à l'orange
Les assiettes sont en dentelle.

Pas de leçon, pas de devoirs
Nous jouons quelque fois, le soir
Au loto avec les étoiles.

Jamais nous ne rêvons la nuit
Dans notre petit lit de toile
L'école est notre paradis.
 
L’ogre
(Maurice CAREME)
J’ai mangé un oeuf,
Deux langues de boeuf,
Trois rôts de mouton,
Quatre gros jambons,
Cinq rognons de veau
Six couples d’oiseaux,
Sept immenses tartes,
Huit filets de carpe,
Neuf kilos de pain,
Et j’ai encore faim.
Peut-être, ce soir,
Vais-je encore devoir
Manger mes deux mains
Pour avoir enfin
Le ventre bien plein.
 
Ponctuation
(Maurice CAREME)
- Ce n'est pas pour me vanter,
Disait la virgule
Mais, sans mon jeu de pendule,
Les mots, tels des somnambules,
Ne feraient que se heurter.
- C'est possible, dit le point.
Mais je règne, moi,
Et les grandes majuscules
Se moquent toutes de toi
Et de ta queue minuscule.
- Ne soyez par ridicules,
Dit le point-virgule,
On vous voit moins que la trace
De fourmis sur une glace.
Cessez vos conciliabules.

Ou, tous deux, je vous remplace !
 
Trois escargots
(Maurice CAREME)
J'ai rencontré trois escargots
Qui s'en allaient cartable au dos
Et dans le pré trois limaçons
Qui disaient par cœur leur leçon.
Puis dans un champ, quatre lézards
Qui écrivaient un long devoir.
Où peut se trouver leur école ?
Au milieu des avoines folles ?
Et leur maître est-il ce corbeau
Que je vois dessiner là-haut
De belles lettres au tableau ?
 

B. CENDRARS Blaise CENDRARS

1887-1961
C’est aujourd’hui que c’est arrivé
(Blaise CENDRARS - Au cœur du Monde)
35° 57' Latitude nord
15°16' Longitude ouest

C’est aujourd’hui que c’est arrivé
Je guettais l’événement depuis le début de la traversée
La mer était belle avec une grosse houle de fond
qui nous faisait rouler
Le ciel était couvert depuis le matin
Il était 4 heures de l’après-midi
J’étais en train de jouer aux dominos
Tout à coup je poussai un cri et courus sur le pont
C’est ça c’est ça
Le bleu d’oultremer
Le bleu perroquet du ciel
Atmosphère chaude
On ne sait pas comme cela s’est passé et comment
définir la chose
Mais tout monte d’un degré de tonalité
Le soir j’en avais la preuve par quatre
Le ciel était maintenant pur
Le soleil couchant comme une roue
La pleine lune comme une autre roue
Et les étoiles plus grandes plus grandes
Ce point se trouve entre Madère à tribord et
Casablanca à bâbord
Déjà
 
Clair de Lune
(Blaise CENDRARS)
On tangue on tangue sur le bateau
La lune la lune fait des cercles dans l’eau
Dans le ciel c’est le mât qui fait des cercles
Et désigne toutes les étoiles du doigt
Une jeune Argentine accoudée au bastingage
Rêve à Paris en contemplant les phares qui dessinent
la côte de France
Rêve à Paris qu’elle ne connaît qu’à peine et qu’elle
regrette déjà
Ces feux tournants fixes doubles colorés à éclipses lui
rappellent ceux qu’elle voyait de sa fenêtre d’hôtel sur
les Boulevards et lui promettent un prompt retour
Elle rêve de revenir bientôt en France et d’habiter Paris
Le bruit de ma machine à écrire l’empêche de mener son
rêve jusqu’au bout.
Ma belle machine à écrire qui sonne au bout de chaque
ligne et qui est aussi rapide qu’un jazz
Ma belle machine à écrire qui m’empêche de rêver à
bâbord comme à tribord
Et qui me fait suivre jusqu’au bout une idée
Mon idée
 
DANS LE RAPIDE DE 19 H. 40
(Blaise CENDRARS - Feuilles de route)
Voici des années que je n'ai plus pris le train
J'ai fait des randonnées en auto
En avion
Un voyage en mer et j'en refais un autre un plus long

Ce soir me voici tout à coup dans ce bruit de chemin de
fer qui m'était si familier autrefois
Et il me semble que je le comprends mieux qu'alors

Wagon-restaurant
On ne distingue rien dehors
Il fait nuit noire
Le quart de lune ne bouge pas quand on le regardeMais il est tantôt à gauche, tantôt à droite du train

Le rapide fait du 110 à l'heure
Je ne vois rien

Cette sourde stridence qui me fait bourdonner les tym-
pans - le gauche en est endolori - c'est le passage
d'une tranchée maçonnée
Puis c'est la cataracte d'un pont métallique
La harpe martelée des aiguilles la gifle d'une gare le
double crochet à la machoire d'un tunnel furibond
Quand le train ralentit à cause des inondations on entend
un bruit de water-chute et les pistons échauffés de la
cent tonnes au milieu des bruits de vaisselle et de frein
Le Havre autobus ascenceur
J'ouvre les persiennes de la chambre d'hôtel
Je me penche sur les bassins du port et la grande lueur
froide d'une nuit étoilée
Une femme chatouillée glousse sur le quai
Une chaîne sans fin tousse geint travaille

Je m'endort la fenêtre ouverte sur ce bruit de basse-cour
Comme à la campagne
 
Iles
(Blaise CENDRARS - Feuilles de route)
Iles
Iles
lles où l’on ne prendra jamais terre
Iles où l’on ne descendra jamais
Iles couvertes de végétations
Iles tapies comme des jaguars
Iles muettes
Iles immobiles
Iles inoubliables et sans nom
Je lance mes chaussures par-dessus bord car je voudrais
bien aller jusqu’à vous
 
LETTRE
(Blaise CENDRARS - Pour un art poétique)
Tu m'as dit : si tu m'écris,
Ne tape pas tout à la machine.
Ajoute une ligne de ta main,
Un mot, un rien, oh ! pas grand-chose.
Oui, oui, oui, oui, oui, ou, oui, oui.
Ma Remington est belle, pourtant.
Je l'aime beaucoup et travaille bien.
Mon écriture est nette, est claire,
On voit très bien que c'est moi qui l'ai tapée,
Il y a des blancs que je suis seul à savoir faire.
Vois donc l'oeil qu'a ma page.
Pourtant, pour te faire plaisir, j'ajoute à l'encre
Deux trois mots
Et une grosse tache d'encre,
Pour que tu ne puisses pas les lire.
 
Prose du transsiberien
(Blaise CENDRARS - Prose du transsiberien - extrait)
Effeuille la rose des vents
Voici que bruissent les orages déchaînés
Les trains roulent en tourbillon sur les réseaux enchevêtrés
Bilboquets diaboliques
Il y a des trains qui ne se rencontrent jamais
D'autres se perdent en route
Les chefs-de gare jouent aux échecs
Tric-Trac Billard Caramboles Paraboles
La voie ferrée est une nouvelle géométrie
Syracuse Archimède
Et les soldats qui l'égorgèrent
Et les galères Et les vaisseaux
Et les engins prodigieux qu'il inventa
Et toutes les tueries
L'histoire antique L'histoire moderne
Les tourbillons Les naufrages
Même celui du Titanic que j'ai lu dans un journal
Autant d'images-associations que je ne peux pas développer dans mes vers
Car je suis encore fort mauvais poète
Car l'univers me déborde
Car j'ai négligé de m'assurer contre les accidents de chemins de fer
Car je ne sais pas aller jusqu'au bout
Et j'ai peur
 
Quand tu aimes il faut partir
(Blaise CENDRARS)
Le monde est plein de nègres et de négresses
Des femmes des hommes des hommes des femmes
Regarde les beaux magasins
Ce fiacre cet homme cette femme ce fiacre
Et toutes les belles marchandises

II y a l'air il y a le vent
Les montagnes l'eau le ciel la terre
Les enfants les animaux
Les plantes et le charbon de terre

Apprends à vendre à acheter à revendre
Donne prends donne prends

Quand tu aimes il faut savoir
Chanter courir manger boire
Siffler
Et apprendre à travailler

Quand tu aimes il faut partir
Ne larmoie pas en souriant
Ne te niche pas entre deux seins
Respire marche pars va-t'en

Je prends mon bain et je regarde
Je vois la bouche que je connais
La main la jambe l'œil
Je prends mon bain et je regarde

Le monde entier est toujours là
La vie pleine de choses surprenantes
Je sors de la pharmacie
Je descends juste de la bascule
Je pèse mes 80 kilos
Je t'aime
 
Trouées
(Blaise CENDRARS)
Echappées sur la mer
Chutes d’eau
Arbres chevelus moussus
Lourdes feuilles caoutchoutées luisantes
Un vernis de soleil
Une chaleur bien astiquée
Reluisance
Je n’écoute plus la conversation animée de mes amis qui se partagent les nouvelles que j’ai apportées de Paris
Des deux côtés du train toute proche ou alors de l’autre côté de la vallée lointaine
La forêt est là et me regarde et m’inquiète et m’attire comme le masque d’une momie
Je regarde
Pas l’ombre d’un œil


 

DU CERCEAU Jean-Antoine Du CERCEAU

(pas de portrait connu)

1670-1730
L'Agneau nourri par une Chèvre
(Jean-Antoine Du CERCEAU)
Un pauvre agneau, par un sort déplorable,
De sa mère en naissant se vit abandonné;
Mais une chèvre charitable
Recueillit, allaita le pauvre infortuné,
Comme si d'elle il était né.
L'agneau reconnaissant, aux champs comme à l'étable,
La suivait avec soin. Tu te méprends, Thibaut,
Lui dit un chien, prends garde au poil et considère,
La chèvre que tu suis ne fut jamais ta mère.
Je sais ce que je fais, répondit-il tout haut,
Et n'éxamine point comment ma mère est faite ;
Ma véritable mère est celle qui m'allaite.
 
Le Chartier devenu Cocher
Jean-Antoine Du CERCEAU)
Dans, un certain pays il était un chartier
Qui passait constamment, dans tout le voisinage,
Pour un prodige du métier.
Il n'était si profond bourbier
Dont il ne se tirât toujours avec courage.
Au bout de quelque temps, le seigneur du village,
Pour mener son carosse, eut besoin d'un cocher,
Il ne crut pas devoir l'aller plus loin chercher ;
Il appelle notre homme, et lui dit: Viens-ça, Biaise,
Renonce à ta charrette ; un bien plus noble emploi
Vient t'attacher auprès de moi :
Je te fais mon cocher; en seras-tu bien aise?
Blaise accepte l'honneur, rend grâce à son patron,
Prend les rênes en main, hazarde l'aventure ;
Mais pour son coup d'essai, le nouveau Phaéton
Versa son maître, et brisa sa voiture.

De bon chartier mauvais cocher ;
C'est ce qu'à bien des gens on pourroit reprocher.
 
Le Chirurgien
(Jean-Antoine Du CERCEAU)
Du médecin je passe au subalterne : honneur,
Comme l'on dit, à tout seigneur !
Un homme fut blessé dans certaine querelle.
La blessure étoit grande ; et vite l'on appelle,
Chirurgien expert. Il en vient sur le champ
Un des plus consommés : il examine, il sonde,
Et trouvant que la plaie était grande et profonde,
Aussitôt, d'un ciseau tranchant,
Il l'élargit encor, coupant à droite, à gauche,
Comme fait dans un pré le moissonneur qui fauche.
Eh! mon ami,lui dit quelqu'un, cessez,
Ne coupez plus,je vous conjure:
Vous tuez le malade en outrant sa blessure ;
Elle n'est que trop grande, et vous l'agrandissez!
Plus je coupe, dit-il, plus j'avance la cure.
Faute d'avoir donné des coups assez profonds,
Le loup reste souvent renfermé dans l'étable.
Pour guérir une plaie il faut aller au fond :
Le plus cruel alors est le plus charitable.
 
Le Médecin
(Jean-Antoine Du CERCEAU)
Un médecin fort à la mode,
Et que de toutes parts on venait consulter,
Dans tous les maux divers qu'il avait à traiter,
Suivait toujours même méthode :
Il saignait, il purgeait, mais indifféremment:
Ce qui guérissait l'un, et le droit d'affaire,
Envoyait l'autre au monument.
Il demandait comment cela se pouvait faire?
Ami, lui dit quelqu'un, en voici la raison :
Ce qui soulage tel, est pour tel un poison ;
La constitution du malade en décide.
Voulez-vous dans votre art agir utilement ?
Que ce soit le tempérament
Qui vous détermine et vous guide.
Pour les maux de l'esprit, comme pour ceux du corps,
Il est des médecins qui n'ont qu'un seul système :
Le mal parait le même au dedans, au dehors ;
Mais le sujet n'est pas le même.
Qui veut réussir dans cet art,
Je dis même en morale, il faut qu'il étudie
Son malade jeune ou vieillard,
Encore plus que la maladie;
Sinon tout ce qu'il fait, il le fait au hasard.
 

CHATEAUBRIAND François-René de CHATEAUBRIAND

1768-1848
L'Esclave
(François-René de CHATEAUBRIAND - :À l'amie perdue)
Le vigilant derviche à la prière appelle
Du haut des minarets teints des feux du couchant.
Voici l’heure au lion qui poursuit la gazelle ;
Une rose au jardin moi je m’en vais cherchant.
Musulmane aux longs yeux, d’un maître que je brave
Fille délicieuse, amante des concerts,
Est-il un sort plus doux que d’être ton esclave,
Toi que je sers, toi que je sers ?

Jadis, lorsque mon bras faisait voler la prame
Sur le fluide azur de l’abîme calmé,
Du sombre désespoir les pleurs mouillaient ma rame :
Un charme m’a guéri : j’aime et je suis aimé.
Le noir rocher me plaît ; la tour que le flot lave
Me sourit maintenant aux grèves de ces mers :
Le flambeau du signal y luit pour ton esclave,
Toi que je sers, toi que je sers !

Belle et divine es-tu, dans toute ta parure,
Quand la nuit au harem je glisse un pied furtif !
Les tapis, l’aloès, les fleurs et l’onde pure,
Sont par toi prodigués à ton jeune captif.
Quel bonheur ! au milieu du péril que j’aggrave,
T’entourer de mes bras, te parer de mes fers,
Mêler à tes colliers l’anneau de ton esclave,
Toi que je sers, toi que je sers !

Dans les sables mouvants, de ton blanc dromadaire
Je reconnais de loin le pas sûr et léger ;
Tu m’apparais soudain : un astre solitaire
Est moins doux sur la vague au pauvre passager ;
Du matin parfumé le souffle est moins suave,
Le palmier moins charmant au milieu des déserts.
Quel sultan glorieux égale ton esclave,
Toi que je sers, toi que je sers !

Mon pays, que j’aimais jusqu’à l’idolâtrie,
N’est plus dans les soupirs de ma simple chanson ;
Je ne regrette plus ma mère et ma patrie ;
Je crains qu’un prêtre saint n’apporte ma rançon.
Ne m’affranchis jamais ! laisse-moi mon entrave !
Oui, sois ma liberté, mon Dieu, mon univers !
Viens, sous tes beaux pieds nus, viens fouler ton esclave,
Toi que je sers, toi que je sers !

Tunis, 1807.
 
La forêt
(François-René de CHATEAUBRIAND -:À l'amie perdue)
Forêt silencieuse, aimable solitude,
Que j'aime à parcourir votre ombrage ignoré !
Dans vos sombres détours, en rêvant égaré,
J'éprouve un sentiment libre d'inquiétude !
Prestiges de mon coeur ! je crois voir s'exhaler
Des arbres, des gazons une douce tristesse :
Cette onde que j'entends murmure avec mollesse,
Et dans le fond des bois semble encor m'appeler.
Oh ! que ne puis-je, heureux, passer ma vie entière
Ici, loin des humains !... Au bruit de ces ruisseaux,
Sur un tapis de fleurs, sur l'herbe printanière,
Qu'ignoré je sommeille à l'ombre des ormeaux !
Tout parle, tout me plaît sous ces voûtes tranquilles ;
Ces genêts, ornements d'un sauvage réduit,
Ce chèvrefeuille atteint d'un vent léger qui fuit,
Balancent tour à tour leurs guirlandes mobiles.
Forêts, dans vos abris gardez mes voeux offerts !
A quel amant jamais serez-vous aussi chères ?
D'autres vous rediront des amours étrangères ;
Moi de vos charmes seuls j'entretiens les déserts.
 
La mer
(François-René de CHATEAUBRIAND)
Des vastes mers tableau philosophique,
Tu plais au coeur de chagrins agité :
Quand de ton sein par les vents tourmenté,
Quand des écueils et des grèves antiques
Sortent des bruits, des voix mélancoliques,
L'âme attendrie en ses rêves se perd,
Et, s'égarant de penser en penser,
Comme les flots de murmure en murmure,
Elle se mêle à toute la nature :
Avec les vents, dans le fond des déserts,
Elle gémit le long des bois sauvages,
Sur l'Océan vole avec les orages,
Gronde en la foudre, et tonne dans les mers.

Mais quand le jour sur les vagues tremblantes
S'en va mourir ; quand, souriant encor,
Le vieux soleil glace de pourpre et d'or
Le vert changeant des mers étincelantes,
Dans des lointains fuyants et veloutés,
En enfonçant ma pensée et ma vue,
J'aime à créer des mondes enchantés
Baignés des eaux d'une mer inconnue.
L'ardent désir, des obstacles vainqueur,
Trouve, embellit des rives bocagères,
Des lieux de paix, des îles de bonheur,
Où, transporté par les douces chimères,
Je m'abandonne aux songes de mon coeur.
 
Le départ
(François-René de CHATEAUBRIAND)

Compagnons, détachez des voûtes du portique
Ces dons du voyageur, ce vêtement antique,
Que j'avais consacrés aux dieux hospitaliers.
Pour affermir mes pas dans la course prochaine,
Remettez dans ma main le vieil appui de chêne
Qui reposait à mes foyers.

Où vais-je aller mourir ? Dans les bois des Florides ?
Aux rives du Jourdain, aux monts des Thébaïdes ?
Ou bien irai-je encore à ce bord renommé,
Chez un peuple affranchi par les efforts du brave,
Demander le sommeil que l'Eurotas esclave
M'offrit dans son lit embaumé ?

Ah ! qu'importe le lieu ? Jamais un peu de terre,
Dans le champ du potier, sous l'arbre solitaire,
Ne peut manquer aux os du fils de l'étranger.
Nul ne rira du moins de ma mort advenue ;
Du pèlerin assis sur ma tombe inconnue
Du moins le pas sera léger.

 
Le soir au bord de la mer
(François-René de CHATEAUBRIAND)
Le soir au bord de la mer
Les bois épais, les sirtes mornes, nues,
Mêlent leurs bords dans les ombres chenues.
En scintillant dans le zénith d'azur,
On voit percer l'étoile solitaire :
A l'occident, séparé de la terre,
L'écueil blanchit sous un horizon pur,
Tandis qu'au nord, sur les mers cristallines,
Flotte la nue en vapeurs purpurines.
D'un carmin vif les monts sont dessinés ;
Du vent du soir se meurt la voix plaintive ;
Et mollement l'un à l'autre enchaînés,
Les flots calmés expirent sur la rive.
Tout est grandeur, pompe, mystère, amour :
Et la nature, aux derniers feux du jour,
Avec ses monts, ses forêts magnifiques,
Son plan sublime et son ordre éternel,
S'élève ainsi qu'un temple solennel,
Resplendissant de ses beautés antiques.
Le sanctuaire où le Dieu s'introduit
Semble voilé par une sainte nuit ;
Mais dans les airs la coupole hardie,
Des arts divins, gracieuse harmonie,
Offre un contour peint des fraîches couleurs
De l'arc-en-ciel, de l'aurore et des fleurs.


 
Les adieux
(François-René de CHATEAUBRIAND - Recueil :À l'amie perdue)
Le temps m'appelle : il faut finir ces vers.
A ce penser défaillit mon courage.
Je vous salue, ô vallons que je perds !
Ecoutez-moi : c'est mon dernier hommage.
Loin, loin d'ici, sur la terre égaré,
Je vais traîner une importune vie ;
Mais quelque part que j'habite ignoré,
Ne craignez point qu'un ami vous oublie.
Oui, j'aimerai ce rivage enchanteur,
Ces monts déserts qui remplissaient mon coeur
Et de silence et de mélancolie ;
Surtout ces bois chers à ma rêverie,
Où je voyais, de buisson en buisson,
Voler sans bruit un couple solitaire,
Dont j'entendais, sous l'orme héréditaire,
Seul, attendri, la dernière chanson.
Simples oiseaux, retiendrez-vous la mienne ?
Parmi ces bois, ah ! qu'il vous en souvienne.
En te quittant je chante tes attraits,
Bord adoré ! De ton maître fidèle
Si les talents égalaient les regrets,
Ces derniers vers n'auraient point de modèle.
Mais aux pinceaux de la nature épris,
La gloire échappe et n'en est point le prix.
Ma muse est simple, et rougissante et nue ;
Je dois mourir ainsi que l'humble fleur
Qui passe à l'ombre, et seulement connue
De ces ruisseaux qui faisaient son bonheur.
 
Nuit de printemps
(François-René de CHATEAUBRIAND - À l'amie perdue)
Le ciel est pur, la lune est sans nuage :
Déjà la nuit au calice des fleurs
Verse la perle et l'ambre de ses pleurs ;
Aucun zéphyr n'agite le feuillage.
Sous un berceau, tranquillement assis,
Où le lilas flotte et pend sur ma tête,
Je sens couler mes pensers rafraîchis
Dans les parfums que la nature apprête.
Des bois dont l'ombre, en ces prés blanchissants,
Avec lenteur se dessine et repose,
Deux rossignols, jaloux de leurs accents,
Vont tour à tour réveiller le printemps
Qui sommeillait sous ces touffes de rose.
Mélodieux, solitaire Ségrais,
Jusqu'à mon coeur vous portez votre paix !
Des prés aussi traversant le silence,
J'entends au loin, vers ce riant séjour,
La voix du chien qui gronde et veille autour
De l'humble toit qu'habite l'innocence.
Mais quoi ! déjà, belle nuit, je te perds !
Parmi les cieux à l'aurore entrouverts,
Phébé n'a plus que des clartés mourantes,
Et le zéphyr, en rasant le verger,
De l'orient, avec un bruit léger,
Se vient poser sur ces tiges tremblantes.


 
Souvenir du pays de France
(François-René de CHATEAUBRIAND)
Combien j'ai douce souvenance
Du joli lieu de ma naissance !
Ma soeur, qu'ils étaient beaux les jours
De France !
O mon pays, sois mes amours
Toujours !

Te souvient-il que notre mère,
Au foyer de notre chaumière,
Nous pressait sur son coeur joyeux,
Ma chère ?
Et nous baisions ses blancs cheveux
Tous deux.

Ma soeur, te souvient-il encore
Du château que baignait la Dore ;
Et de cette tant vieille tour
Du Maure,
Où l'airain sonnait le retour
Du jour ?

Te souvient-il du lac tranquille
Qu'effleurait l'hirondelle agile,
Du vent qui courbait le roseau
Mobile,
Et du soleil couchant sur l'eau,
Si beau ?

Oh ! qui me rendra mon Hélène,
Et ma montagne et le grand chêne ?
Leur souvenir fait tous les jours
Ma peine :
Mon pays sera mes amours
Toujours !
 

CHATILLON Auguste de CHATILLON

1808-1881
La levrette en paletot
(Auguste de CHATILLON - La Lune rousse)
Y' a-t-y rien qui vous agace
Comme un' levrette en pal'tot,
Quand y' tant d' gens su la place
Qui n'ont rien à s' mett' su l' dos.

J'ai l'horreur de ces p'tit's bêtes,
J'aim' pas leurs museaux pointus.
J'aim' pas ceux qui font leux têtes
Pass' qu'iz ont des pardessus.

Ça vous prend un p'tit air rogue!
Ça vous r'garde avec mépris!
Parlez-moi d'un bon bould'dogue,
En v'la-z-un qui vaut sont prix.

Pas lui qu'on encapitonne!
Il a comm' moi froid partout;
Il combat quand on l'ardonne;
Et l'aut' prop' à rien du tout!

Ça m' fait suer quand j'ai l'onglée,
D'voir des chiens qu'ont un habit
Quand, par les temps de gelée,
Moi j'ai rien, pas même un lit.

J'en voudrais bien crever une!
Ça m' f'rait plaisir, mais j'os' pas.
Leux maît's ayant d' la fortune,
Y m' mettraient dans l'embarras.

Ça doit s' manger, la levrette.
Si j'en pince une à huit clos,
J' la f'rai cuire à ma guinguette.
J' t'en fich'rai, moi, des pal'tots!


 

A. CHENIER André Marie de CHÉNIER, dit André CHÉNIER

1762-1794
Bacchus
(André CHENIER)

Viens, ô divin Bacchus, ô jeune Thyonée,
Ô Dionyse, Évan, Iacchus et Lénée ;
Viens, tel que tu parus aux déserts de Naxos,
Quand ta voix rassurait la fille de Minos.
Le superbe éléphant, en proie à ta victoire,
Avait de ses débris formé ton char d'ivoire.
De pampres, de raisins mollement enchaîné,
Le tigre aux lares flancs de taches sillonné,
Et le lynx étoilé, la panthère sauvage,
Promenaient avec toi ta cour sur ce rivage.
L'or reluisait partout aux axes de tes chars.
Les Ménades couraient en longs cheveux épars
Et chantaient Évius, Bacchus et Thyonée,
Et Dionyse, Évan, Iacchus et Lénée,
Et tout ce que pour toi la Grèce eut de beaux noms.
Et la voix des rochers répétait leurs chansons ;
Et le rauque tambour, les sonores cymbales,
Les hautbois tortueux, et les doubles crotales
Qu'agitaient en dansant sur ton bruyant chemin
Le faune, le satyre et le jeune sylvain,
Au hasard attroupés autour du vieux Silène,
Qui, sa coupe à la main, de la rive indienne,
Toujours ivre, toujours débile, chancelant,
Pas à pas cheminait sur son âne indolent.

(inachevé)

 
La jeune Tarentine
(André CHENIER)
Pleurez, doux alcyons, ô vous, oiseaux sacrés,
Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez.
Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine.
Un vaisseau la portait aux bords de Camarine.
Là l'hymen, les chansons, les flûtes, lentement,
Devaient la reconduire au seuil de son amant.
Une clef vigilante a pour cette journée
Dans le cèdre enfermé sa robe d'hyménée
Et l'or dont au festin ses bras seraient parés
Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés.
Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles,
Le vent impétueux qui soufflait dans les voiles
L'enveloppe. Étonnée, et loin des matelots,
Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots.
Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine.
Son beau corps a roulé sous la vague marine.
Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d'un rocher
Aux monstres dévorants eut soin de la cacher.
Par ses ordres bientôt les belles Néréides
L'élèvent au-dessus des demeures humides,
Le portent au rivage, et dans ce monument
L'ont, au cap du Zéphyr, déposé mollement.
Puis de loin à grands cris appelant leurs compagnes,
Et les Nymphes des bois, des sources, des montagnes,
Toutes frappant leur sein et traînant un long deuil,
Répétèrent : « hélas ! » autour de son cercueil.
Hélas ! chez ton amant tu n'es point ramenée.
Tu n'as point revêtu ta robe d'hyménée.
L'or autour de tes bras n'a point serré de noeuds.
Les doux parfums n'ont point coulé sur tes cheveux.
 
Les esclaves d'Amour
(André CHENIER - Elégies )
Les esclaves d'Amour ont tant versé de pleurs !
S'il a quelques plaisirs, il a tant de douleurs !
Qu'il garde ses plaisirs. Dans un vallon tranquille
Les Muses contre lui nous offrent un asile ;
Les Muses, seul objet de mes jeunes désirs,
Mes uniques amours, mes uniques plaisirs.
L'Amour n'ose troubler la paix de ce rivage.
Leurs modestes regards ont, loin de leur bocage,
Fait fuir ce dieu cruel, leur légitime effroi.
Chastes Muses, veillez, veillez toujours sur moi.

Mais, non, le dieu d'amour n'est point l'effroi des Muses ;
Elles cherchent ses pas, elles aiment ses ruses.
Le coeur qui n'aime rien a beau les implorer,
Leur troupe qui s'enfuit ne veut pas l'inspirer.
Qu'un amant les invoque, et sa voix les attire ;
C'est ainsi que toujours elles montent ma lyre.
Si je chante les dieux ou les héros, soudain
Ma langue balbutie et se travaille en vain ;
Si je chante l'Amour, ma chanson d'elle-même
S'écoule de ma bouche et vole à ce que j'aime.
 
Ô délices d'amour !
(André CHENIER - Elégies )
Ô délices d'amour ! et toi, molle paresse,
Vous aurez donc usé mon oisive jeunesse !
Les belles sont partout. Pour chercher les beaux-arts,
Des Alpes vainement j'ai franchi les remparts :
Rome d'amours en foule assiége mon asile.
Sage vieillesse, accours ! Ô déesse tranquille,
De ma jeune saison éteins ces feux brûlants,
Sage vieillesse ! Heureux qui dès ses premiers ans
A senti de son sang, dans ses veines stagnantes,
Couler d'un pas égal les ondes languissantes ;
Dont les désirs jamais n'ont troublé la raison ;
Pour qui les yeux n'ont point de suave poison ;

Qui, s'il regarde et loue un front si gracieux,
Ne le voit plus sitôt qu'il a fermé les yeux !
Doux et cruels tyrans, brillantes héroïnes,
Femmes, de ma mémoire habitantes divines,
Fantômes enchanteurs, cessez de m'égarer.
Ô mon coeur ! ô mes sens ! laissez-moi respirer ;
Laissez-moi dans la paix et l'ombre solitaire
Travailler à loisir quelque oeuvre noble et fière
Qui, sur l'amas des temps propre à se maintenir,
Me recommande aux yeux des âges à venir.
Mais non ! j'implore en vain un repos favorable ;
Je t'appartiens, Amour, Amour inexorable !
 
Toujours ce souvenir
(André CHENIER)
Toujours ce souvenir m’attendrit et me touche,
Quand lui-même appliquant la flûte sur ma bouche,
Riant et m’asseyant sur lui, près de son coeur,
M’appelait son rival et déjà son vainqueur.
Il façonnait ma lèvre inhabile et peu sûre
À souffler une haleine harmonieuse et pure ;
Et ses savantes mains prenaient mes jeunes doigts,
Les levaient, les baissaient, recommençaient vingt fois,
Leur enseignant ainsi, quoique faibles encore,
À fermer tour à tour les trous du buis sonore.
 

MJ. CHENIER Marie-Joseph CHÉNIER

1764-1811
A la liberté
(Marie-Joseph CHÉNIER)
Descends, ô liberté ! fille de la nature :
Le peuple a reconquis son pouvoir immortel ;
Sur les pompeux débris de l'antique imposture
Ses mains relèvent ton autel.

Venez, vainqueurs des rois : l'Europe vous contemple ;
Venez ; sur les faux dieux étendez vos succès ;
Toi, sainte liberté, viens habiter ce temple ;
Sois la déesse des Français.

Ton aspect réjouit le mont le plus sauvage,
Au milieu des rochers enfante les moissons ;
Embelli par tes mains, le plus affreux rivage
Rit, environné de glaçons.

Tu doubles les plaisirs, les vertus, le génie ;
L'homme est toujours vainqueur sous tes saints étendards ;
Avant de te connaître, il ignorait la vie :
Il est créé par tes regards.

Au peuple souverain tous les rois font la guerre ;
Qu'à tes pieds, ô déesse, ils tombent désormais !
Bientôt sur les cercueils des tyrans de la terre
Les peuples vont jurer la paix.
 
Chant du 14 Juillet
(Marie-Joseph CHÉNIER)
Dieu du peuple et des rois, des cités, des campagnes,
De Luther, de Calvin, des enfants d'Israël,
Dieu que le Guèbre adore au pied de ses montagnes,
En invoquant l'astre du ciel !

Ici sont rassemblés sous ton regard immense
De l'empire français les fils et les soutiens,
Célébrant devant toi leur bonheur qui commence,
Égaux à leurs yeux comme aux tiens.

Rappelons-nous les temps où des tyrans sinistres
Des Français asservis foulaient aux pieds les droits ;
Le temps, si près de nous, où d'infâmes ministres
Trompaient les peuples et les rois.

Des brigands féodaux les rejetons gothiques
Alors à nos vertus opposaient leurs aïeux ;
Et, le glaive à la main, des prêtres fanatiques
Versaient le sang au nom des cieux.

Princes, nobles, prélats, nageaient dans l'opulence ;
Le peuple gémissait de leurs prospérités ;
Du sang des opprimés, des pleurs de l'indigence,
Leurs palais étaient cimentés.

En de pieux cachots l'oisiveté stupide,
Afin de plaire à Dieu, détestait les mortels ;
Des martyrs, périssant par un long homicide,
Blasphémaient an pied des autels.

Ils n'existeront plus, ces abus innombrables
La sainte liberté les a tous effacés ;
Ils n'existeront plus, ces monuments coupables :
Son bras les a tous renversés.

Dix ans sont écoulés ; nos vaisseaux, rois de l'onde,
À sa voix souveraine ont traversé les mers :
Elle vient aujourd'hui des bords d'un nouveau monde
Régner sur l'antique univers.

Soleil, qui, parcourant ta route accoutumée,
Donnes, ravis le jour, et règles les saisons ;
Qui, versant des torrents de lumière enflammée,
Mûris nos fertiles moissons ;

Feu pur, oeil éternel, âme et ressort du monde,
Puisses-tu des Français admirer la splendeur !
Puisses-tu ne rien voir dans ta course féconde
Qui soit égal à leur grandeur !

Que les fers soient brisés ! Que la terre respire !
Que la raison des lois, parlant aux nations,
Dans l'univers charmé fonde un nouvel empire,
Qui dure autant que tes rayons !

Que des siècles trompés le long crime s'expie !
Le ciel pour être libre a fait l'humanité :
Ainsi que le tyran, l'esclave est un impie,
Rebelle à la Divinité.

 
Hymne à l'ÉgalitÉ
(Marie-Joseph CHÉNIER)
Égalité douce et touchante,
Sur qui reposent nos destins,
C'est aujourd'hui que l'on te chante,
Parmi les jeux et les festins.

Ce jour est saint pour la patrie ;
Il est fameux par tes bienfaits
C'est le jour où ta voix chérie
Vint rapprocher tous les Français

Tu vis tomber l'amas servile
Des titres fastueux et vains,
Hochets d'un orgueil imbécile
Qui foulait aux pieds les humains.

Tu brisas des fers sacriléges ;
Des peuples tu conquis les droits ;
Tu détrônas les priviléges ;
Tu fis naître et régner les lois.

Seule idole d'un peuple libre,
Trésor moins connu qu'adoré,
Les bords du Céphise et du Tibre
N'ont chéri que ton nom sacré.

Des guerriers , des sages rustiques,
Conquérant leurs droits immortels,
Sur les montagnes, helvétiques
Ont posé tes premiers autels.

Et Franklin qui, par son génie,
Vainquit la foudre et les tyrans,
Aux champs de la Pensylvanie
T'assure des honneurs plus grands !

Le Rhône, la Loire et la Seine ,
T'offrent des rivages pompeux
Le front ceint d'olive et de chêne
Viens y présider à nos yeux.

Répands ta lumière infinie,
Astre brillant et bienfaiteur ;
Des rayons de la tyrannie
Tu détruis l'éclat imposteur.

Ils rentrent dans la nuit profonde
Devant tes rayons souverains;
Par toi la terre est plus féconde ;
Et tu rends les cieux plus sereins.
 

P. CLAUDEL Paul CLAUDEL

1868-1955
Car à quoi servent les pieds ...
(Paul CLAUDEL)
Car à quoi servent les pieds sinon à se joindre à la course qui les entraîne? et le coeur
Sinon à compter le temps et attendre la seconde imminente?
Et la voix, sinon à joindre la voix qui a commencé avant elle?
Et la vie, sinon à être donnée? et la femme, sinon à être une femme entre les bras d'un homme? (*)

Et un bateau, dites, avec tous ses compartiments, avec toutes ces portes que l'on peut ouvrir et fermer,
Quel beau joujou! C'est comme une boîte de naturaliste avec sa récolte.
Toutes les espèces ensemble!
C'est drôle de voir comment ils s'approchent et se reconnaissent, ces espèces d'antennes qu'ils se promènent sur la figure,
De remarquer comment ils sont costumés, peignés chaussés, cravatés,
Le livre qu'ils tiennent à la main, leurs ongles, la forme de leurs oreilles,
Le bout de la langue qui apparaît entre les deux lèvres comme une grosse amande!
Rien qu'une main
Qui s'ouvre et qui s'agite, comme c'est affairé avec ses petits doigts! Comme on comprend ce qu'elle dit! (**)
 
Chanson d’automne
(Paul CLAUDEL)
Dans la lumière éclatante d’automne
Nous partîmes le matin.
La magnificence de l’automne

Tonne dans le ciel lointain.
Le matin qui fut toute la journée, Toute la journée d’argent pur,
Et l’air de l’or jusqu’à l’heure où Dionée
Montre sa corne dans l’azur.

Toute la journée qui était d’argent vierge,
Et la forêt comme un grand ange en or.
Et comme un ange bordé de rouge avec arbre comme un cierge clair
Brûlant feu sur flamme, or sur or !

Ô l’odeur de la forêt qui meurt, la sentir !
Ô l’odeur de la fumée, la sentir ! et de sang vif à la mort mêlée !
Ô l’immense suspens sec de l’or par la rose du jour clair en fleur !
Ô couleur de la giroflée !

Et qui s’est tu, et qui éclate, et qui s’étouffe, et reprend corps,
J’entends au cœur de la forêt finie,
Et qui reprend, et qui s’enroue, et qui se prolonge, plus sombre,
L’appel inaccessible du cor.

L’appel sombre du cor inconsolable
À cause du temps qui n’est plus,
Qui n’est plus à cause de ce seul jour admirable
Par qui la chose n’est plus.

Qui fut une fois, hélas,
Une fois et qui ne sera plus :
À cause de l’or que voici,
À cause de tout l’or irréparable,
À cause du soir que voici !
À cause de la nuit que voici !
À cause de la lune et de la Grande Ourse que voici.
 
L’aube de juin
(Paul CLAUDEL)
Le dernier rêve s’est enfui,
Une lune sans couleur
Trépasse au fond de la nuit.
Qu’ai-je fait de la douleur?
Le jour nouveau, il a lui !
Vite, levons-nous sans bruit !
Quelle est cette divine odeur?
Le dernier rossignol s’est tu
Turlututu !
Il est cinq heures du matin.
Un ange chante en latin.
Juin pendant que je dormais
S’est mis à la place de mai.
C’est lui qui vient de m’octroyer
Cette rose de pleurs noyée.
La terre a reçu le baptême.
Bonjour, mon beau soleil, je t’aime !
Un peu mouillé mais tout neuf,
Le voici qui sort de son œuf,
Rouge comme un coquelicot.
Cocorico !
Tant de gaîté, tant de rire,
La caille qui tirelire,
Le bœuf et le gros cheval
Qu’on mène chez le maréchal,
Comme un enfant à mon cou
Le baiser du vent sur ma joue,
Tant de clarté, tant de mystère,
Tant de beauté sur la terre,
Tant de gloire dans les cieux,
Que plein de larmes le vieux
Poète reste à quia
 
Le Départ
(Paul CLAUDEL)
_Ce n'étaient pas là vos grandes et gracieuses manières.

Vous qui n'avez de rien d'autre à vous repentir, n'avez-vous pas, mon amour,
regret de cette après-midi de juillet où vous partites avec une soudaine,
inintelligible phrase et un oeil effrayé, pour ce voyage si long sans aucun
baiser et nul adieu?
Je savais bien cependant que vous alliez partir tout à l'heure,
et nous étions assis dans les rayons du soleil déclinant,
vous me murmurant tout bas, car votre voix était faible,
ce merci qui me faisait mal.
Tout de même ç'était bon d'entendre ces choses,
et je pouvais dire ce qui
rendait vos yeux pleins d'amour une croissante ombre,
comme quand le vent
du Sud approfondit le noir feuillage.

_Et ç'était bien vos grandes et gracieuses manières

que de tourner le discours ainsi sur les choses de tous les jours,
ma chérie, élevant pour l'éclair d'un sourire ces lumineuses,
pathétiques paupières.
Tandis que je m'approchais davantage,
car vous parliez si bas que je ne pouvais à peine entendre.
Mais tout d'un coup me laisser ainsi à la fin, effaré de surprise plus que
de la perte, avec une phrase pressée, inintelligible, et un oeil effrayé, et
partir ainsi pour votre voyage d'à jamais avec pas un seul baiser et pas adieu,
et le seul regard sans amour celui dans lequel vous passâtes,

_Çe n'était pas du tout vos grandes et gracieuses manières.
 
Paysage français
(Paul CLAUDEL)
La rivière sans se dépêcher
Arrive au fond de la vallée
Assez large pour qu’un pont
La traverse d’un seul bond
Le clocher par-dessus la ville
Annonce une heure tranquille
Le dîner sera bientôt prêt
Tout le monde l’attend, au frais,
On entend les gens qui causent
Les jardins sont pleins de roses
Le rose propage et propose
L’ombre rouge à l’ombre rose
La campagne fait le pain
La colline fait le vin
C’est une sainte besogne
Le vin, c’est le vin de Bourgogne!
Le citoyen fort et farouche
Porte son verre à sa bouche
Mais la poule pousse affairée
Sa poulaille au poulailler
Tout le monde a fait son devoir
En voilà jusqu’à ce soir.
Le soleil dit:
Il est midi.
 
Sieste
(Paul CLAUDEL)
Deux heures après diner
Il est temps de se reposer
Ni mouvement aucun bruit
Deux heures après midi
Un chien prudent vient inspecter
La terrasse du café
Tout est fermé à la Mairie
Item à la gendarmerie
Dans le vide de l'église
Le crucifix agonise
Le jet d'eau chez le notaire
Suit son rêve protocolaire
Mais la chambre silencieuse
Dégage une odeur ombreuse
De feuillage et de lilas
De cire et de chocolat.
Dans la corbeille à ouvrage
Le livre abandonné surnage
Et l'œil sous le long cil éteint
Tenant sa main avec sa main
Insensible à travers le store
Au rayon qui la colore
Sommeille dans le demi-soleil
Une jeune fille vermeille.
 

JB. CLEMENT Jean-Baptiste CLÉMENT

1837-1903
Le temps des cerises
(Jean-Baptiste CLEMENT)
Quand nous en serons au temps des cerises,
Et gai rossignol et merle moqueur
Seront tous en fête.
Les belles auront la folie en tête
Et les amoureux du soleil au coeur.
Quand nous en serons au temps des cerises,
Sifflera bien mieux le merle moqueur.

Mais il est bien court, le temps des cerises,
Où l'on s'en va deux cueillir en rêvant
Des pendants d'oreilles.
Cerises d'amour aux robes pareilles
Tombant sous la feuille en gouttes de sang.
Mais il est bien court le temps des cerises,
Pendants de corail qu'on cueille en rêvant.

Quand vous en serez au temps des cerises,
Si vous avez peur des chagrins d'amour
Evitez les belles.
Moi qui ne crains pas les peines cruelles,
Je ne vivrai pas sans souffrir un jour.
Quand vous en serez au temps des cerises,
Vous aurez aussi des chagrins d'amour.

J'aimerai toujours le temps des cerises :
C'est de ce temps-là que je garde au coeur
Une plaie ouverte,
Et dame Fortune, en m'étant offerte,
Ne saurait jamais calmer ma douleur.
J'aimerai toujours le temps des cerises
Et le souvenir que je garde au coeur.

M. DE CLEVES Marie De CLÈVES

1426-1487
En la forest de Longue Attente
(Marie De CLÈVES)
En la forest de Longue Attente
Entrée suis en une sente
Dont oster je ne puis mon cueur,
Pour quoy je vis en grant langueur,
Par Fortune qui me tourmente.

Souvent Espoir chacun contente,
Excepté moy, povre dolente,
Qui nuit et jour suis en douleur
En la forest de Longue Attente.

Ay je dont tort, se je garmente*
Plus que nulle qui soit vivante ?
Par Dieu, nannil, veu mon malheur,
Car ainsi m'aid mon Createur
Qu'il n'est peine que je ne sente
En la forest de Longue Attente.

(*) je me lamente

J. COCTEAU Jean COCTEAU

1889-1963
Aglaé
(Jean COCTEAU)
Je bois l'eau froide par saccades
Coup de couteau je bois encor
O lourde lourde cavalcade
Galope dans la nuit du corps

Le jet d'eau boîte, éclabousse
le massif de bégonias
On dirait que dans l'herbe il y a
Des morceaux mouillés de langouste

Aux profondeurs d'un océan
Deux poissons aux belles ouoes
chantent sur un arbre blanc
Mais leur chanson n'est pas ouoe

Tu n'auras jamais Amphitrite
Ce joli cortège de truites
 
Biplan le matin
(Jean COCTEAU)
Le bruit de l'aéro se fane à la descente
La voix du ciel nouveau, toupie
O Orion module
Dans le matin chargé d'émotion de vivre
Ma cour sonore
Le bruit profond des seaux remués dans la cour
Un chien qui joue
L'archange aux ailes solides va chez la Vierge Marie
Aux environs de Paris
Foule Une brume violette Il fait beau
Le général
PICON BYRRH PETIT JOURNAL
La Seine coule et désaltère
Les pont frais comme des tombeaux

Et haut et haut lève la tête
Un orgue dans le Paradis
 
Clef de sol
(Jean COCTEAU)
Clef de sol, n’êtes-vous la clef des champs ? Je raye
Ta vitrine, fleuriste éprise de wagons
La mer, la mer murmure au fond de notre oreille
S’il faut partir je pars, tu pars, nous naviguons

Ces Livres sont trop gros pour la belle qui charme
Les serpents enroulés aux arbres interdits
Méfions-nous, souvent le serpent est une arme
Sa tête un révolver dans la main des bandits

L’hercule du tréteau, qui mange de la neige
Vous a vaincu, monsieur l’athlète déloyal !
Rendez cinquante francs, on vous tendait un piège
On ne s’attaque pas au grand tigre royal

La princesse imprudente a meublé sa piscine
Avec des anges nus, habitants de Chaillot
Dame, si vous voulez que l’on vous assassine
C’est simple : montrez-leur votre grâce en maillot

Dans ce chiffre superbe écrit en majuscules
On voit singes grimpeurs, œuvre de l’amiral
Qui dessinait parfois, ou bien, au crépuscule
En bouteille mettait lui-même son journal
 
École de guerre
(Jean COCTEAU)
Que la vie est ennuyeuse
à cinq heures et demie
de ce petit matin en berne

Les dianes contagieuses
se propagent dans les casernes
comme une douce épidémie

Dieu que ce coq de cuivre est triste
l'ange cycliste
sort de la crèche
pour envoyer mille dépêches

La pauvre Diane s'enroue
dans cette énorme bâtiment
Réveillez-vous frileusement
voyageurs de la Grande Roue
 
Hommage à Eric Satie
(Jean COCTEAU)
Madame Henri Rousseau
monte en ballon captif
Elle tient un arbrisseau
Et le douanier Rousseau
prend son apéritif

L'aloès gonflé de lune
Et l'arbre à fauteuils
Et ce beau costume
Et la belle lune
Sur les belles feuilles

Le lion d'Afrique
Son ventre gros comme un sac
Au pied de la République
Le lion d'Afrique
Dévore le cheval de fiacre

La lune entre dans la flûte
Du charmeur noir
Yadwigha endormie écoute
Et il sort de la douce flûte
Un morceau en forme de poire.
 
Marie Laurencin
(Jean COCTEAU)
Entre les fauves et les cubistes
Prise au piège, petite biche

Une pelouse, des amémies
Pâlissent le nez des amies

France, jeune fille nombreuse

Clara d'Ellébeuse
Sophie Fichini

Bientôt la guerre sera finie
Pour que se cabre un doux bétail
Aux volets de votre éventail

Vive la France!
 
PLAIN-CHANT
(Jean COCTEAU)
Je n'aime pas dormir quand ta figure habite,
La nuit, contre mon cou ;
Car je pense à la mort laquelle vient trop vite,
Nous endormir beaucoup.

Je mourrai, tu vivras et c'est ce qui m'éveille!
Est-il une autre peur?
Un jour ne plus entendre auprès de mon oreille
Ton haleine et ton coeur.

Quoi, ce timide oiseau replié par le songe
Déserterait son nid !
Son nid d'où notre corps à deux têtes s'allonge
Par quatre pieds fini.

Puisse durer toujours une si grande joie
Qui cesse le matin,
Et dont l'ange chargé de construire ma voie
Allège mon destin.

Léger, je suis léger sous cette tête lourde
Qui semble de mon bloc,
Et reste en mon abri, muette, aveugle, sourde,
Malgré le chant du coq.

Cette tête coupée, allée en d'autres mondes,
Où règne une autre loi,
Plongeant dans le sommeil des racines profondes,
Loin de moi, près de moi.

Ah ! je voudrais, gardant ton profil sur ma gorge,
Par ta bouche qui dort
Entendre de tes seins la délicate forge
Souffler jusqu'à ma mort.
 
Portrait d'Henri Rousseau
(Jean COCTEAU)
Des aloès et des mésanges
en costume de dimanche.

Les anges aux grosses ailes
volent autour de la tour Eiffel.

Le dirigeable RÉPUBLIQUE
Le nègre jouait de la pipe
Sur la Butte fumant sa flûte
L'autre s'appelait Jean-Jacques
Biplan soleil cloches de Pâques
Ce fut une belle Liberté.
On y voyait toutes les bêtes
de la jungle et de la cité.
Un lion et un cheval blanc
et tous les deux très ressemblants.

La mésange disait: Vive la République!
 
Réveil
(Jean COCTEAU)
Bouche grave des lions
Sourire sinueux des jeunes crocodiles
Au fil d'eau du
fleuve charriant des millions
Iles d'épices

Qu'il est beau le fils
de la reine veuve
et du matelot

Le joli matelot délaisse une sirène
Sa plainte de veuve
au sud de l'îlot

C'est la diane dans la cour de la caserne
Rêve trop court
Aube lanternes mal éteintes

Nous nous réveillons
Fanfare en haillons!
 
 
F. COPPEE Francois COPPÉE

1842-1908
Avril
(Francois COPPÉE)
Lorsqu’un homme n’a pas d’amour,
Rien du printemps ne l’intéresse ;
Il voit même sans allégresse,
Hirondelles, votre retour ;

Et, devant vos troupes légères
Qui traversent le ciel du soir,
Il songe que d’aucun espoir
Vous n’êtes pour lui messagères.

Chez moi ce spleen a trop duré,
Et quand je voyais dans les nues
Les hirondelles revenues,
Chaque printemps, j’ai bien pleuré.

Mais depuis que toute ma vie
A subi ton charme subtil,
Mignonne, aux promesses d’Avril
Je m’abandonne et me confie.

Depuis qu’un regard bien-aimé
A fait refleurir tout mon être,
Je vous attends à ma fenêtre,
Chères voyageuses de Mai.

Venez, venez vite, hirondelles,
Repeupler l’azur calme et doux,
Car mon désir qui va vers vous
S’accuse de n’avoir pas d’ailes.
 
Espoir timide
(Francois COPPÉE - L'exilée)
Chère âme, si l'on voit que vous plaignez tout bas
Le chagrin du poète exilé qui vous aime,
On raillera ma peine, et l'on vous dira même
Que l'amour fait souffrir, mais que l'on n'en meurt pas.

Ainsi qu'un mutilé qui survit aux combats,
L'amant désespéré qui s'en va, morne et blême,
Loin des hommes qu'il fuit et de Dieu qu'il blasphème,
N'aimerait-il pas mieux le calme du trépas ?

Chère enfant, qu'avant tout vos volontés soient faites !
Mais, comme on trouve un nid rempli d'oeufs de fauvettes,
Vous avez ramassé mon coeur sur le chemin.

Si de l'anéantir vous aviez le caprice,
Vous n'auriez qu'à fermer brusquement votre main,
- Mais vous ne voudrez pas, j'en suis sûr, qu'il périsse !
 
Invocation
(Francois COPPÉE - L'exilée)
Enfant blonde aux doux yeux, ô rose de Norvège,
Qu'un jour j'ai rencontrée aux bords du bleu Léman,
Cygne pur émigré de ton climat de neige !

Je t'ai vue et je t'aime ainsi qu'en un roman,
Je t'aime et suis heureux comme si quelque fée
Venait de me toucher avec un talisman.

Quand tu parus, naïve et d'or vivant coiffée,
J'ai senti qu'un espoir sublime et surhumain
Soudain m'enveloppait de sa chaude bouffée.

Voyageur, je devais partir le lendemain ;
Mais tu m'as pris mon coeur sans pouvoir me le rendre,
Alors que pour l'adieu je t'ai touché la main.

A ce dernier bonheur j'étais loin de m'attendre,
Et je me croyais mort à toutes les amours ;
Mais j'ai vu ton regard spirituel et tendre,

Et tout m'a bien prouvé, dans les instants trop courts
Passés auprès de toi, blonde soeur d'Ophélie,
Que je pouvais aimer encore, et pour toujours.

Et je ne me dis pas que c'est une folie,
Que j'avais dix-sept ans le jour où tu naquis ;
Car le triste passé, je l'efface et l'oublie.

Et tu ne peux savoir à quel point c'est exquis !
 
La Cueillette des Cerises
(Francois COPPÉE)
Espiègle ! j’ai bien vu tout ce que vous faisiez,
Ce matin, dans le champ planté de cerisiers
Où seule vous étiez, nu-tête, en robe blanche.
Caché par le taillis, j’observais. Une branche,
Lourde sous les fruits mûrs, vous barrait le chemin
Et se trouvait à la hauteur de votre main.
Or, vous avez cueilli des cerises vermeilles,
Coquette ! et les avez mises à vos oreilles,
Tandis qu’un vent léger dans vos boucles jouait.
Alors, vous asseyant pour cueillir un bleuet
Dans l’herbe, et puis un autre, et puis un autre encore,
Vous les avez piqués dans vos cheveux d’aurore ;
Et, les bras recourbés sur votre front fleuri,
Assise dans le vert gazon, vous avez ri ;
Et vos joyeuses dents jetaient une étincelle.
Mais pendant ce temps-là, ma belle demoiselle,
Un seul témoin, qui vous gardera le secret,
Tout heureux de vous voir heureuse, comparait,
Sur votre frais visage animé par les brises,
Vos regards aux bleuets, vos lèvres aux cerises.
 
La Mémoire
(Francois COPPÉE)
Souvent, lorsque la main sur les yeux je médite,
Elle m’apparaît, svelte et la tête petite,
Avec ses blonds cheveux coupés courts sur le front.
Trouverai-je jamais des mots qui la peindront,
La chère vision que malgré moi j’ai fuie ?
Qu’est auprès de son teint la rose après la pluie ?
Peut-on comparer même au chant du bengali
Son exotique accent, si clair et si joli ?
Est-il une grenade entr’ouverte qui rende
L’incarnat de sa bouche adorablement grande ?
Oui, les astres sont purs, mais aucun, dans les cieux,
Aucun n’est éclatant et pur comme ses yeux ;
Et l’antilope errant sous le taillis humide
N’a pas ce long regard lumineux et timide.
Ah ! devant tant de grâce et de charme innocent,
Le poète qui veut décrire est impuissant ;
Mais l’amant peut du moins s’écrier : “Sois bénie,
O faculté sublime à l’égal du génie,
Mémoire, qui me rends son sourire et sa voix,
Et qui fais qu’exilé loin d’elle, je la vois !”
 
Mai
(Francois COPPÉE)
Depuis un mois, chère exilée,
Loin de mes yeux tu t’en allas,
Et j’ai vu fleurir les lilas
Avec ma peine inconsolée.

Seul, je fuis ce ciel clair et beau
Dont l’ardente effluve me trouble,
Car l’horreur de l’exil se double
De la splendeur du renouveau.

En vain j’entends contre les vitres,
Dans la chambre où je m’enfermai,
Les premiers insectes de Mai
Heurter leurs maladroits élytres ;

En vain le soleil a souri ;
Au printemps je ferme ma porte
Et veux seulement qu’on m’apporte
Un rameau de lilas fleuri ;

Car l’amour dont mon âme est pleine
Retrouve, parmi ses douleurs,
Ton regard dans ces chères fleurs
Et dans leur parfum ton haleine.
 
Spirite
(Francois COPPÉE - Vie Antérieure)
S'il est vrai que ce monde est pour l'homme un exil
Où, ployant sous le faix du labeur dur et vil,
Il expie en pleurant sa vie antérieure,
S'il est vrai que dans une existence meilleure,
Parmi les astres d'or qui roulent dans l'azur,
Il a vécu, formé d'un élément plus pur,
Et qu'il garde un regret de sa splendeur première,
Tu dois venir, enfant, de ce lieu de lumière,
Auquel mon âme a dû naguère appartenir,
Car tu m'en as rendu le vague souvenir ;
Car en t'apercevant, blonde vierge ingénue,
J'ai frémi comme si je t'avais reconnue,
Et lorsque mon regard au fond du tien plongea,
J'ai senti que nous nous étions aimés déjà,
Et depuis ce jour-là, saisi de nostalgie,
Mon rêve au firmament toujours se réfugie,
Voulant y découvrir notre pays natal ;
Et dès que la nuit monte au ciel oriental,
Je cherche du regard dans la voûte lactée,
L'étoile qui, par nous, fut jadis habitée.
 
Un rêve de bonheur…
(Francois COPPÉE)
Un rêve de bonheur qui souvent m’accompagne,
C’est d’avoir un logis donnant sur la campagne,
Près des toits, tout au bout du faubourg prolongé,
Où je vivrais ainsi qu’un ouvrier rangé.
C’est là, me semble-t-il, qu’on ferait un bon livre.
En hiver, l’horizon des coteaux blancs de givre ;
En été, le grand ciel et l’air qui sent les bois ;
Et les rares amis, qui viendraient quelquefois
Pour me voir, de très loin, pourraient me reconnaître,
Jouant du flageolet, assis à ma fenêtre.
 

T. CORBIERE Tristan CORBIÈRE

1945-1875
A l'Etna
(Tristan CORBIÈRE)
Etna - j'ai monté le Vésuve ...
Le Vésuve a beaucoup baissé :
J'étais plus chaud que son effluve,
Plus que sa crête hérissés ...

- Toi que l'on compare à la femme ...
- Pourquoi ? - Pour ton âge ? Ou ton âme
De caillou cuit ? ... - Ça fait rêver ...
- Et tu t'en fais rire à crever ! -

- Tu ris jaune et tousses : sans doute,
Crachant un vieil amour malsain ;
La lave coule sous la croûte
De ton vieux cancer au sein.

- Couchons ensemble, Camarade !
Là - mon flanc sur ton flanc malade :
Nous sommes frères, par Vénus,
Volcan ! ...
Un peu moins ... un peu plus ...
 
À ma jument Souris
(Tristan CORBIÈRE - Les Amours jaunes)
Pas d’éperon ni de cravache,
N’est-ce pas, Maîtresse à poil gris…
C’est bon à pousser une vache,
Pas une petite Souris.

Pas de mors à ta pauvre bouche :
Je t’aime, et ma cuisse te touche.
Pas de selle, pas d’étrier :
J’agace, du bout de ma botte,
Ta patte d’acier fin qui trotte.
Va : je ne suis pas cavalier…

– Hurrah ! c’est à nous la poussière !
J’ai la tête dans ta crinière,
Mes deux bras te font un collier.
– Hurrah ! c’est à nous le hallier !

– Hurrah ! c’est à nous la barrière !
– Je suis emballé : tu me tiens –
Hurrah !… et le fossé derrière…
Et la culbute !… – Femme tiens !!
 
Bonne fortune et fortune
(Tristan CORBIÈRE - Les Amours jaunes)
Odor della feminita.

Moi, je fais mon trottoir, quand la nature est belle,
Pour la passante qui, d’un petit air vainqueur,
Voudra bien crocheter, du bout de son ombrelle,
Un clin de ma prunelle ou la peau de mon coeur…

Et je me crois content – pas trop ! – mais il faut vivre :
Pour promener un peu sa faim, le gueux s’enivre….

Un beau jour – quel métier ! – je faisais, comme ça,
Ma croisière. – Métier !… – Enfin, Elle passa
– Elle qui ? – La Passante ! Elle, avec son ombrelle !
Vrai valet de bourreau, je la frôlai… – mais Elle

Me regarda tout bas, souriant en dessous,
Et… me tendit sa main, et…
m’a donné deux sous.
 
Le mousse
(Tristan CORBIÈRE)
Mousse : il est donc marin, ton père ?...
- Pêcheur. Perdu depuis longtemps.
En découchant d’avec ma mère,
Il a couché dans les brisants...

Maman lui garde au cimetière
Une tombe - et rien dedans -
C’est moi son mari sur la terre,
Pour gagner du pain aux enfants.

Deux petits. - Alors, sur la plage,
Rien n’est revenu du naufrage ?...
- Son garde-pipe et son sabot...

La mère pleure, le dimanche,
Pour repos... Moi, j’ai ma revanche
Quand je serai grand - matelot ! -

Baie des Trépassés.
 
Mirliton
(Tristan CORBIÈRE)
Dors d'amour, méchant ferreur de cigales !
Dans le chiendent qui te couvrira
La cigale aussi pour toi chantera,
Joyeuse, avec ses petites cymbales.

La rosée aura des pleurs matinales ;
Et le muguet blanc fait un joli drap...
Dors d'amour, méchant ferreur de cigales.
Pleureuses en troupeau passeront les rafales...

La Muse camarde ici posera,
Sur ta bouche noire encore elle aura
Ces rimes qui vont aux moelles des pâles...
Dors d'amour, méchant ferreur de cigales.
 
Rondel
(Tristan CORBIÈRE)
Il fait noir, enfant, voleur d'étincelles !
Il n'est plus de nuits, il n'est plus de jours ;
Dors... en attendant venir toutes celles
Qui disaient : Jamais ! Qui disaient : Toujours !

Entends-tu leurs pas ?... Ils ne sont pas lourds :
Oh ! les pieds légers ! - l'Amour a des ailes...
Il fait noir, enfant, voleur d'étincelles !
Entends-tu leurs voix ?... Les caveaux sont sourds.

Dors : il pèse peu, ton faix d'immortelles ;
Ils ne viendront pas, tes amis les ours,
Jeter leur pavé sur tes demoiselles...
Il fait noir, enfant, voleur d'étincelles !
 
Sonnet posthume
(Tristan CORBIÈRE)
Dors : ce lit est le tien... Tu n'iras plus au nôtre.
- Qui dort dîne. - A tes dents viendra tout seul le foin.
Dors : on t'aimera bien - L'aimé c'est toujours l'Autre...
Rêve : La plus aimée est toujours la plus loin...

Dors : on t'appellera beau décrocheur détoiles !
Chevaucheur de rayons !... quand il fera bien noir ;
Et l'ange du plafond, maigre araignée, au soir,
- Espoir - sur ton front vide ira filer ses toiles.

Museleur de voilette ! un baiser sous le voile
T'attend... on ne sait où : ferme les yeux pour voir.
Ris : Les premiers honneurs t'attendent sous le poêle.

On cassera ton nez d'un bon coup d'encensoir,
Doux fumet !... pour la trogne en fleur, pleine de moelle
D'un sacristain très-bien, avec son éteignoir.
 
SOUS UN PORTRAIT DE L'AUTEUR
(Tristan CORBIÈRE)
Jeune philosophe en dérive
Revenu sans avoir été,
Coeur de poète mal planté :
Pourquoi voulez-vous que je vive ?

L'amour ! je l'ai rêvé, mon coeur au grand ouvert
Bat comme un volet en pantenne
Habité par la froide haleine
Des plus bizarres courants d'air ;
Qui voudrait s'y jeter ? pas moi si j'étais ELLE !
Va te coucher, mon coeur, et ne bats plus de l'aile.

J'aurais voulu souffrir et mourir d'une femme,
M'ouvrir du haut en bas et lui donner en flamme,
Comme un punch, ce coeur-là, chaud sous le chaud soleil
Alors je chanterais (faux comme de coutume)
Et j'irais me coucher seul dans la trouble brume
Eternité, néant, mort, sommeil, ou réveil.

Ah si j'étais un peu compris ! Si par pitié
Une femme pouvait me sourire à moitié,
Je lui dirais : oh viens, ange qui me consoles !...
... Et je la conduirais à l'hospice des folles.

On m'a manqué ma vie !... une vie à peu près ;
Savez-vous ce que c'est : regardez cette tête.
Dépareillé partout, très bon plus mauvais, très
Fou, ne me souffrant... Encor si j'étais bête !

La mort... ah oui, je sais: cette femme est bien froide,
Coquette dans la vie; après, sans passion.
Pour coucher avec elle il faut être trop roide...
Et puis, la mort n'est pas, c'est la négation.

Je voudrais être un point épousseté des masses,
Un point mort balayé dans la nuit des espaces ;
...Et je ne le suis point !

Je voudrais être alors chien de fille publique
Lécher un peu d'amour qui ne soit pas payé ;µ
Ou déesse à tous crins sur la côte d'Afrique,
Ou fou, mais réussi ; fou, mais pas à moitié.
 

CORNEILLE Pierre CORNEILLE

1606-1684
L'immortelle blanche
(Pierre CORNEILLE)
Donnez-moi vos couleurs, tulipes, anémones ;
Œillets, roses, jasmins, donnez-moi vos odeurs ;
Des contraires saisons le froid ni les ardeurs
Ne respectent que les couronnes
Que l'on compose de mes fleurs :
Ne vous vantez donc point d'être aimables ni belles ;
On ne peut nommer beau ce qu'efface le temps :
Pour couronner les beautés éternelles,
Et pour rendre leurs yeux contents,
Il ne faut point être mortelles,
Si vous voulez affranchir du trépas
Vos brillants, mais frêles appas,
Souffrez que j'en sois embellie,
Et, si je leur fais part de mon éternité,
Je les rendrai pareils aux appas de Julie,
Et dignes de parer sa divine beauté.
 
Si je perds bien des maîtresses
(Pierre CORNEILLE)
Si je perds bien des maîtresses,
J'en fais encor plus souvent,
Et mes voeux et mes promesses
Ne sont que feintes caresses,
Et mes voeux et mes promesses
Ne sont jamais que du vent.

Quand je vois un beau visage,
Soudain je me fais de feu,
Mais longtemps lui faire hommage,
Ce n'est pas bien mon usage,
Mais longtemps lui faire hommage,
Ce n'est pas bien là mon jeu.

J'entre bien en complaisance
Tant que dure une heure ou deux,
Mais en perdant sa présence
Adieu toute souvenance,
Mais en perdant sa présence
Adieu soudain tous mes feux
 
Stances à Marquise
(Pierre CORNEILLE)
Marquise si mon visage
A quelques traits un peu vieux,
Souvenez-vous qu'à mon âge
Vous ne vaudrez guère mieux.

Le temps aux plus belles choses
Se plaît à faire un affront,
Et saura faner vos roses
Comme il a ridé mon front.

Le même cours des planètes
Règle nos jours et nos nuits
On m'a vu ce que vous êtes
Vous serez ce que je suis.

Cependant j'ai quelques charmes
Qui sont assez éclatants
Pour n'avoir pas trop d'alarmes
De ces ravages du temps.
Vous en avez qu'on adore ;
Mais ceux que vous méprisez
Pourraient bien durer encore
Quand ceux-là seront usés.

Ils pourront sauver la gloire
Des yeux qui me semblent doux,
Et dans mille ans faire croire
Ce qu'il me plaira de vous.

Chez cette race nouvelle,
Où j'aurai quelque crédit,
Vous ne passerez pour belle
Qu'autant que je l'aurai dit.

Pensez-y, belle Marquise.
Quoiqu'un grison fasse effroi,
Il vaut bien qu'on le courtise,
Quand il est fait comme moi.
 

C. CROS Charles CROS

1842-188
A ma femme endormie
(Charles CROS - Le collier de griffes)
Tu dors en croyant que mes vers
Vont encombrer tout l'univers
De désastres et d'incendies ;
Elles sont si rares pourtant
Mes chansons au soleil couchant
Et mes lointaines mélodies.

Mais si je dérange parfois
La sérénité des cieux froids,
Si des sons d'acier ou de cuivre
Ou d'or, vibrent dans mes chansons,
Pardonne ces hautes façons,
C'est que je me hâte de vivre.

Et puis tu m'aimeras toujours.
Éternelles sont les amours
Dont ma mémoire est le repaire ;
Nos enfants seront de fiers gas
Qui répareront les dégâts,
Où dans ta vie a faits leur père.

Ils dorment sans rêver à rien,
Dans le nuage aérien
Des cheveux sur leurs fines têtes ;
Et toi, près d'eux, tu dors aussi,
Ayant oublié, le souci
De tout travail, de toutes dettes.

Moi je veille et je fais ces vers
Qui laisseront tout l'univers
Sans désastre et sans incendie ;
Et demain, au soleil montant
Tu souriras en écoutant
Cette tranquille mélodie.
 
A une Chatte
(Charles CROS)
Chatte blanche, chatte sans tache,
Je te demande, dans ces vers,
Quel secret dort dans tes yeux verts,
Quel sarcasme sous ta moustache.

Tu nous lorgnes, pensant tout bas
Que nos fronts pâles, que nos lèvres
Déteintes en de folles fièvres,
Que nos yeux creux ne valent pas

Ton museau que ton nez termine,
Rose comme un bouton de sein,
Tes oreilles dont le dessin
Couronne fièrement ta mine.

Pourquoi cette sérénité?
Aurais-tu la clé des problèmes
Qui nous font, frissonnant et blèmes,
Passer le printemps et l'été?

Devant la mort qui nous menace,
Chats et gens, ton flair, plus subtil
Que notre savoir, te dit-il
Où va la beauté qui s'efface,

Où va la pensée, où s'en vont
Les défuntes splendeurs charnelles? ...
Chatte, détourne tes prunelles;
J'y trouve trop de noir au fond.
 
Aux femmes
(Charles CROS)
Noyez dans un regard limpide, aérien,
Les douleurs.
Ne dites rien de mal, ne dites rien de bien,
Soyez fleurs.
Soyez fleurs : par ces temps enragés, enfumés
De charbon,
Soyez roses et lys. Et puis, aimez, aimez !
C'est si bon !...

Il y a la fleur, il y a la femme,
Il y a le bois où l'on peut courir
Il y a l'étang où l'on peut mourir.
Alors, que nous fait l'éloge ou le blâme ?

L'aurore naît et la mort vient.
Qu'ai-je fait de mal ou de bien ?
Je suis emporté par l'orage,
Riant, pleurant, mais jamais sage.

Ceux qui dédaignent les amours
Ont tort, ont tort,
Car le soleil brille toujours ;
La Mort, la Mort
Vient vite et les sentiers sont courts.

Comme tu souffres, mon pays,
Ô lumineuse, ô douce France,
Et tous les peuples ébahis
Ne comprennent pas ta souffrance.
 
Hiéroglyphe
(Charles CROS)
J'ai trois fenêtres à ma chambre :
L'amour, la mer, la mort,
Sang vif, vert calme, violet.

Ô femme, doux et lourd trésor !

Froids vitraux, odeurs d'ambre.
La mer, la mort, l'amour,
Ne sentir que ce qui me plaît...

Femme, plus claire que le jour !

Par ce soir doré de septembre,
La mort, l'amour, la mer,
Me noyer dans l'oubli complet.

Femme ! femme ! cercueil de chair !
 
Le hareng saur
(Charles CROS)
Il était un grand mur blanc - nu, nu, nu,
Contre le mur une échelle - haute, haute, haute,
Et, par terre, un hareng saur - sec, sec, sec.

Il vient, tenant dans ses mains - sales, sales, sales,
Un marteau lourd, un grand clou - pointu, pointu, pointu,
Un peloton de ficelle - gros, gros, gros.

Alors il monte à l’échelle - haute, haute, haute,
Et plante le clou pointu - toc, toc, toc,
Tout en haut du grand mur blanc - nu, nu, nu.

Il laisse aller le marteau - qui tombe, qui tombe, qui tombe,
Attache au clou la ficelle - longue, longue, longue,
Et, au bout, le hareng saur - sec, sec, sec.

Il redescend de l’échelle - haute, haute, haute,
L’emporte avec le marteau - lourd, lourd, lourd,
Et puis, il s’en va ailleurs, - loin, loin, loin.

Et, depuis, le hareng saur - sec, sec, sec,
Au bout de cette ficelle - longue, longue, longue,
Très lentement se balance - toujours, toujours, toujours.

J’ai composé cette histoire, - simple, simple, simple,
Pour mettre en fureur les gens - graves, graves, graves,
Et amuser les enfants - petits, petits, petits.
 
Les femmes sont fleurs
(Charles CROS)
Il y a des moments où les femmes sont fleurs ;
On n'a pas de respect pour ces fraîches corolles...
Je suis un papillon qui fuit des choses folles,
Et c'est dans un baiser suprême que je meurs.

Mais il y a parfois de mauvaises rumeurs ;
Je t'ai baisé le bec, oiseau bleu qui t'envoles,
J'ai bouché mon oreille aux funèbres paroles ;
Mais, Muse, j'ai fléchi sous tes regards charmeurs.

Je paie avec mon sang véritable, je paie
Et ne recevrai pas, je le sais, de monnaie,
Et l'on me laissera mourir au pied du mur.

Ayant traversé tout, inondation, flamme,
Je ne me plaindrai pas, délicieuse femme,
Ni du passé, ni du présent, ni du futur !
 
Malgré tout
(Charles CROS)
Je sens la bonne odeur des vaches dans le pré ;
Bétail, moissons, vraiment la richesse étincelle
Dans la plaine sans fin, sans fin, où de son aile
La pie a des tracés noirs sur le ciel doré.

>Et puis, voici venir, belle toute à mon gré,
La fille qui ne sait rien de ce qu'on veut d'elle
Mais qui est la plus belle en la saison nouvelle
Et dont le regard clair est le plus adoré.

Malgré tous les travaux, odeurs vagues, serviles,
Loin de la mer, et loin des champs, et loin des villes
Je veux l'avoir, je veux, parmi ses cheveux lourds,

Oublier le regard absurde, absurde, infâme,
Enfin, enfin je veux me noyer dans toi, femme,
Et mourir criminel pour toujours, pour toujours !
 
Vent d’été
(Charles CROS)
Vent d’été, tu fais les femmes plus belles
En corsage clair, que les seins rebelles
Gonflent. Vent d’été, vent des fleurs, doux rêve
Caresse un tissu qu’un beau sein soulève.

Dans les bois, les champs, corolles, ombelles
Entourent la femme ; en haut, les querelles
Des oiseaux, dont la romance est trop brève,
Tombent dans l’air chaud. Un moment de trêve.

Et l’épine rose a des odeurs vagues,
La rose de mai tombe de sa tige,
Tout frémit dans l’air, chant d’un doux vertige.

Quittez votre robe et mettez des bagues ;
Et montrez vos seins, éternel prodige.
Baisons-nous, avant que mon sang se fige.
 
 
René-Guy CADOU Maxime Du CAMP Albert CAMUS Maurice CARÊME Blaise CENDRARS
Jean-Antoine Du CERCEAU François-René de CHATEAUBRIAND Auguste de CHATILLON André CHENIER
Marie Joseph CHENIER Paul CLAUDEL Jean Baptiste CLEMENT Marie De CLÈVES Jean COCTEAU
François COPPÉE Tristan CORBIÈRE Pierre CORNEILLE Charles CROS
 
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