ils ont ecrit pour vous
lire ou relire un poeme des grands auteurs
 
F
Léon Paul FARGUES Léo FERRÉ André Mage de FIEFMELIN Jean-Pierre Claris de FLORIAN
Maurice FOMBEURE Jean de la FONTAINE Paul FORT Anatole FRANCE

LP. FARGUE Léon-Paul FARGUE

1876-1947
MERDRIGAL
(Léon-Paul FARGUE - Ludions)

en dédicrasse

Dans mon cœur en ta présence

Fleurissent des harengs saurs.

Ma santé, c'est ton absence,

Et quand tu parais, je sors.

 
Mon destin
(Léon-Paul FARGUE - Horoscope)
Mon destin, c'est l'effort de chaque nuit vers moi-même,
c'est le retour au cœur, à pas lents, le long des villes asservies à la bureaucratie du mystère. Que m'importe d'être né, d'être mort,
d'avoir cent ans de cheveux, des dispositions pour la marine marchande, un mètre d'esprit de contradiction et des femmes fidèles
dans les lits des autres ? Que m'importe d'avoir ma place retenue d'avance sur ce monde que je connais pour l'avoir fait ?
Je suis de ceux qui sèment le destin, qui ont découvert le vestiaire
avant de se risquer en pleine vie. Je suis arrivé tout nu,
sans tatouages cosmiques. Le doux géant qui me tracasse
quand je me sens encore désossé par le sommeil,
c'est l'Univers que je me suis créé, qui me tient chaud en rêve.
Et si je meurs demain, ce sera d'une attaque de désobéissance.
 
Rêves
(Léon-Paul FARGUE)
Un enfant court
Autour des marbres...
Une voix sourd
Des hauts parages...

Les yeux si graves
De ceux qui t’aiment
Songent et passent
Entre les arbres...

Aux grandes orgues
De quelque gare
Grande la vague
Des vieux départs...

Dans un vieux rêve
Au pays vague
Des choses brèves
Qui meurent sages...
 
SPLEEN
(Léon-Paul FARGUE - Ludions)
Dans un vieux square où l'océan

Du mauvais temps met son séant

Sur un banc triste au yeux de pluie

C'est d'une blonde

Rosse et gironde

Que je m'ennuie

Dans ce cabaret du Néant

Qu'est notre vie.
 

LEO FERRE Léo FERRÉ

1913-1996
Avec le Temps
(Léo FERRÉ)
Avec le temps...
Avec le temps, va, tout s'en va
On oublie le visage et l'on oublie la voix
Le coeur, quand ça bat plus, c'est pas la peine d'aller
Chercher plus loin, faut laisser faire et c'est très bien

Avec le temps...
Avec le temps, va, tout s'en va

L'autre qu'on adorait, qu'on cherchait sous la pluie
L'autre qu'on devinait au détour d'un regard
Entre les mots, entre les lignes et sous le fard
D'un serment maquillé qui s'en va faire sa nuit
Avec le temps tout s'évanouit

Avec le temps...
Avec le temps, va, tout s'en va
Mêm' les plus chouett's souv'nirs ça t'as un' de ces gueules
A la Gal'rie j'farfouille dans les rayons d'la mort
Le samedi soir quand la tendresse s'en va tout seule

Avec le temps...
Avec le temps, va, tout s'en va

L'autre à qui l'on croyait pour un rhume, pour un rien
L'autre à qui l'on donnait du vent et des bijoux
Pour qui l'on eût vendu son âme pour quelques sous
Devant quoi l'on s'traînait comme traînent les chiens
Avec le temps, va, tout va bien

Avec le temps...
Avec le temps, va, tout s'en va
On oublie les passions et l'on oublie les voix
Qui vous disaient tout bas les mots des pauvres gens
Ne rentre pas trop tard, surtout ne prends pas froid

Avec le temps...
Avec le temps, va, tout s'en va

Et l'on se sent blanchi comme un cheval fourbu
Et l'on se sent glacé dans un lit de hasard
Et l'on se sent tout seul peut-être mais peinard
Et l'on se sent floué par les années perdues
Alors vraiment
Avec le temps on n'aime plus.
 

DE FIEFMELIN André Mage de FIEFMELIN
(pas de portrait connu)

1560-1603
Ce Monde, comme on dit, est une cage à fous
(André Mage de FIEFMELIN)

Ce Monde, comme on dit, est une cage à fous,
Où la guerre, la paix, l'amour, la haine, l'ire,
La liesse, l'ennui, le plaisir, le martyre
Se suivent tour à tour et se jouent de nous.

Ce Monde est un théâtre où nous nous jouons tous
Sous habits déguisés à malfaire et médire.
L'un commande en tyran, l'autre, humble, au joug soupire ;
L'un est bas, l'autre haut, l'un jugé, l'autre absous.

Qui s'éplore, qui vit, qui joue, qui se peine,
Qui surveille, qui dort, qui danse, qui se gêne
Voyant le riche soûl et le pauvre jeûnant.

Bref, ce n'est qu'une farce, ou simple comédie
Dont, la fin des joueurs la Parque couronnant,
Change la catastrophe en triste tragédie.

 
D'un accordant discord s'entrechoquent en moi
(André Mage de FIEFMELIN)

Pour entrée au sujet des saints soupirs, sur l'homme animal et spirituel

D'un accordant discord s'entrechoquent en moi
Deux hommes en un homme, en un corps deux natures,
Deux formes en un être, et en deux créatures
Une personne humaine où un se double en soi.

En nous donc n'étant qu'un, où deux pourtant je vois,
S'accordent discordants, par rares aventures
D'une âme mi-partie au choc de leurs injures,
Ma chair et mon esprit à qui me fera roi.

L'esprit me monte en haut, la chair en bas m'atterre,
Si qu'en moi vrai chaos s'assemblent ciel et terre,
Mi-partissant mon coeur qui chancelle entre deux.

Or' le bien, or' le mal tout à coup je désire,
Puis la chair me fait choir au mal que je ne veux,
Mais l'esprit me relève et fait qu'au bien j'aspire.

 
Veux-tu savoir, Mondain, quel est mon être au monde
(André Mage de FIEFMELIN)

Veux-tu savoir, Mondain, quel est mon être au monde ?
Je ne suis rien qu'un mort qui, vif entre les morts,
Meurs entre les vivants, sous les divers efforts
Du contraste au combat où tout mon heur je fonde.

De ces duels ma trêve à son salut redonde,
De mes maux sourd mon bien et d'accordants discords
Mon esprit m'entretient en paix avec mon corps,
D'où je tire ma joie où ma tristesse abonde.

Ma vie est en ma mort, en mon mal mon bonheur,
Ma lumière en ma nuit, mon courage en ma peur,
Ainsi d'un même lieu me naît chose diverse.

Mais aux Régénérés est seul commun ce sort,
L'esprit de mort à vie en leur chair les exerce,
Pendant que les mondains courent de vie à mort.

 

DE FLORIAN Jean-Pierre Claris de FLORIAN

1755-1794
L’auteur et les souris
(Jean-Pierre Claris de FLORIAN)
Un auteur se plaignait que ses meilleurs écrits
Etaient rongés par les souris.
Il avait beau changer d’armoire,
Avoir tous les pièges à rats
Et de bons chats,
Rien n’y faisait : prose, vers, drame, histoire,
out était entamé ; les maudites souris
Ne respectaient pas plus un héros et sa gloire,
Ou le récit d’une victoire,
Qu’un petit bouquet à Chloris.
Notre homme au désespoir, et, l’on peut bien m’en croire,
Pour y mettre un auteur peu de chose suffit,
Jette un peu d’arsenic au fond de l’écritoire ;
Puis, dans sa colère, il écrit.
Comme il le prévoyait, les souris grignotèrent,
Et crevèrent.
C’est bien fait, direz-vous ; cet auteur eut raison.
je suis loin de le croire : il n’est point de volume
Qu’on n’ait mordu, mauvais ou bon ;
Et l’on déshonore sa plume
En la trempant dans du poison.
 
Le chat et le miroir
(Jean-Pierre Claris de FLORIAN)
Philosophes hardis, qui passez votre vie
A vouloir expliquer ce qu’on n’explique pas,
Daignez écouter, je vous prie,
Ce trait du plus sage des chats.
Sur une table de toilette
Ce chat apperçut un miroir ;
Il y saute, regarde, et d’abord pense voir
Un de ses frères qui le guette.
Notre chat veut le joindre, il se trouve arrêté.
Surpris, il juge alors la glace transparente,
Et passe de l’autre côté,
Ne trouve rien, revient, et le chat se présente.
Il réfléchit un peu : de peur que l’animal,
Tandis qu’il fait le tour, ne sorte,
Sur le haut du miroir il se met à cheval,
Deux pattes par ici, deux par là ; de la sorte
Partout il pourra le saisir.
Alors, croyant bien le tenir,
Doucement vers la glace il incline la tête,
Apperçoit une oreille, et puis deux… à l’instant,
A droite, à gauche il va jetant
Sa griffe qu’il tient toute prête :
Mais il perd l’équilibre, il tombe et n’a rien pris.
Alors, sans davantage attendre,
Sans chercher plus longtemps ce qu’il ne peut comprendre,
Il laisse le miroir et retourne aux souris :
Que m’importe, dit-il, de percer ce mystère ?
Une chose que notre esprit,
Après un long travail, n’entend ni ne saisit,
Ne nous est jamais nécessaire.
 
L’habit d’Arlequin
(Jean-Pierre Claris de FLORIAN)
Vous connaissez ce quai nommé de la Ferraille,
Où l’on vend des oiseaux, des hommes et des fleurs.
A mes fables souvent c’est là que je travaille ;
J’y vois des animaux, et j’observe leurs moeurs.
Un jour de mardi gras j’étais à la fenêtre
D’un oiseleur de mes amis,
Quand sur le quai je vis paraître
Un petit arlequin leste, bien fait, bien mis,
Qui, la batte à la main, d’une grâce légère,
Courait après un masque en habit de bergère.
Le peuple applaudissait par des ris, par des cris.
Tout près de moi, dans une cage,
Trois oiseaux étrangers, de différent plumage,
Perruche, cardinal, serin,
Regardaient aussi l’arlequin.
La perruche disait : » J’aime peu son visage,
Mais son charmant habit n’eut jamais son égal.
Il est d’un si beau vert ! – Vert ! dit le cardinal ;
Vous n’y voyez donc pas, ma chère ?
L’habit est rouge assurément :
Voilà ce qui le rend charmant.
- Oh ! pour celui-là, mon compère,
Répondit le serin, vous n’avez pas raison,
Car l’habit est jaune-citron ;
Et c’est ce jaune-là qui fait tout son mérite.
- Il est vert. – Il est jaune. – Il est rouge morbleu ! »
Interrompt chacun avec feu ;
Et déjà le trio s’irrite.
» Amis, apaisez-vous, leur crie un bon pivert ;
L’habit est jaune, rouge et vert.
Cela vous surprend fort ; voici tout le mystère :
Ainsi que bien des gens d’esprit et de savoir,
Mais qui d’un seul côté regardent une affaire,
Chacun de vous ne veut y voir
Que la couleur qui sait lui plaire.
 
Le jeune homme et le vieillard
(Jean-Pierre Claris de FLORIAN)
« De grâce, apprenez-moi comment l’on fait fortune,
Demandait à son père un jeune ambitieux.
- Il est, dit le vieillard, un chemin glorieux :
C’est de se rendre utile à la cause commune,
De prodiguer ses jours, ses veilles, ses talents,
Au service de la patrie.
- Oh ! trop pénible est cette vie ;
Je veux des moyens moins brillants.
- Il en est de plus sûrs, l’intrigue… – Elle est trop vile ;
Sans vice et sans travail je voudrais m’enrichir.
- Eh bien ! sois un simple imbécile,
J’en ai vu beaucoup réussir. »
 

M. FOMBEURE Maurice FOMBEURE

1906-1981
AIR DE RONDE
(Maurice FOMBEURE)
On dansa la ronde,
Mais le roi pleura.
Il pleurait sur une
Qui n’était pas là.

On chanta la messe,
Mais le roi pleura.
Il pleurait pour une
Qui n’était pas là

Au clair de la lune,
Le roi se tua,
Se tua pour une
Qui n’était pas là.

Oui, sous les fougères
J’ai vu tout cela,
Avec ma bergère
Qui n’était pas là
 
BOHEMIENS, HELLEQUINS, ROULOTTIERS
(Maurice FOMBEURE)
Les Bohémiens sont revenus
Vautrés autour de la roulotte
Où gambadent des enfants nus
Dans l'odeur d'ail et d'asphodèle.

Leur repas bref est terminé
L'homme saisit une guitare
Et joue des airs mélancoliques
En attendant que la nuit tombe.
CHANSON DE LA MARINE ANCIENNE
(Maurice FOMBEURE)
En courant au clair de lune,
Sur la dune de Port-Blanc,
- J'entends le vent dans la hune,
La fille du roi Morguen
Perdit son anneau d'argent.
- J'entends le vent dans les haubans.

Premier de nous qui le trouve
Fut changé en cormoran.
- J'entends le vent dans la hune,
Fut changé en cormoran.
- J'entends le vent dans les haubans.

Le second, c'était le mousse,
En est mort subitement
A l'âge de quatorze ans.
- J'entends le vent dans la hune,
A l'âge de quatorze ans.
J'entends le vent dans les haubans.

« Où vas-tu, beau capitaine,
Sur ton brigantin d'argent? »
- J'entends le vent dans la hune,
Sur ton brigantin d'argent.
- J'entends le vent dans les haubans.

Mes hommes, mes pauvres hommes,
C'était un vaisseau fantôme
Qui nageait depuis cent ans.,
- J'entends le vent dans la hune,
Qui nageait depuis cent ans.
- J'entends le vent dans les haubans.

S'est effacé dans la lune
De la quille au gréement
- J'entends le vent dans la hune,
De la quille au gréement.
- J'entends le vent dans les haubans.

Compagnons de la marine,
Qu'on a du désagrément.
- J'entends le vent dans la hune,
Qu'on a du désagrément.
- J'entends le vent dans les haubans.
 
Et s’il pleut cette nuit
(Maurice FOMBEURE)
Le vent passe à grands coups de vagues dans les roses.
Il rebrousse les eaux, les plumes, le sommeil,
Et les chats assoupis, sur leurs métamorphoses
Sentent l’aube et l’odeur de la mer au réveil.

Il pleut sur le printemps, sur tout, sur les étoiles.
Ne crois-tu pas la nuit qu’il pleut depuis toujours
Quand sur ces vieux chevaux maigres, boiteux et sourds
J’entends jurer sans bruit les cochers de l’averse ?
 
Le coquillage
(Maurice FOMBEURE)
Ronfle coquillage

Où l'on entend tout le bruit de la mer
Vague par vague,
Où l'on entend marcher les petits crabes
Où l'on entend mugir le vent amer.
Ronfle coquillage !

En toi je retrouve les beaux jours vivants
Où les mouettes claquaient au vent
Dans un grand ciel bleu gonflé de nuages,
De nuages blancs, signes du beau temps ! ...

Ronfle coquillage.
 
Les Écoliers
(Maurice FOMBEURE)
Sur la route couleur de sable,
En capuchon noir et pointu,
Le 'moyen', le 'bon', le 'passable'
Vont à galoches que veux-tu
Vers leur école intarissable.

Ils ont dans leurs plumiers des gommes
Et des hannetons du matin,
Dans leurs poches du pain, des pommes,
Des billes, ô précieux butin
Gagné sur d'autres petits hommes.

Ils ont la ruse et la paresse
Mais l'innocence et la fraîcheur
Près d'eux les filles ont des tresses
Et des yeux bleus couleur de fleur,
Et des vraies fleurs pour leur maîtresse.

Puis les voilà tous à s'asseoir.
Dans l'école crépie de lune
On les enferme jusqu'au soir,
Jusqu'à ce qu'il leur pousse plume
Pour s'envoler. Après, bonsoir !
 
La marmite
(Maurice FOMBEURE)
Sur le feu jaune et bleu
Chante le grosse marmite
La marmite au pot-au-feu.

La marmite au pot-au-feu
De temps en temps souffle un peu
De sa vapeur : " teuf,teuf,teu "
Comme une locomotive.

Et quand il l'entend___ mon Dieu !
Le chat qui dort dans la cendre
Entr'ouvre à demi les yeux

Le feu lèche la marmite
Sans bruit et la soupe cuit
Et l'horloge va moins vite :
Elle écoute la marmite
La marmite au pot-au-feu.
 
Naïf
(Maurice FOMBEURE)
- Je stipule,
dit le roi,
que les grelots de ma mule
seront des grelots de bois.

- Je stipule,
dit la reine,
que les grelots de ma mule
seront des grelots de frêne.

- Je stipule,
dit le dauphin,
que les grelots de ma mule
seront en bois de sapin.

- Je stipule,
dit l'infante,
que les grelots de ma mule
seront faits de palissandre.

- Je stipule,
dit le fou,
que les grelots de ma mule
seront des grelots de houx.

Mais quand on appela le menuisier,
Il n'avait que du meriser.

 
AU VENT DES LOCOMOTIVES
(Maurice FOMBEURE)
Emouvantes locomotives sous vos soupirs de diamant
Les courbes, les siphons et les plaques chantantes
Tablier trépidant des heures
Vous entrez à longs cris dans les villes béantes.

Ballerine de fonte ô danseuse bruyante
Locomotive au vent sous le premier tunnel
Attaqué, dépassé - le train sort comme un ver
Et la fumée s'éteint dans les soufflets du ciel

Vers Orléans, Paris, Angers, Nantes, la mer
Ou vers Bordeaux Saint-Jean sur le haut pont de fer
Au-dessus des bateaux paresseuse Garonne
Au-dessus de la terre dans une amitié forte.
 

LA FONTAINE Jean de LA FONTAINE

1621-1695
Le Berger et la Mer
(Jean de LA FONTAINE)
Du rapport d'un troupeau, dont il vivait sans soins,
Se contenta longtemps un voisin d'Amphitrite :
Si sa fortune était petite,
Elle était sûre tout au moins.
A la fin, les trésors déchargés sur la plage
Le tentèrent si bien qu'il vendit son troupeau,
Trafiqua de l'argent, le mit entier sur l'eau.
Cet argent périt par naufrage.
Son maître fut réduit à garder les Brebis,
Non plus Berger en chef comme il était jadis,
Quand ses propres Moutons paissaient sur le rivage :
Celui qui s'était vu Coridon ou Tircis
Fut Pierrot, et rien davantage.
Au bout de quelque temps il fit quelques profits,
Racheta des bêtes à laine ;
Et comme un jour les vents, retenant leur haleine,
Laissaient paisiblement aborder les vaisseaux :
"Vous voulez de l'argent, ô Mesdames les Eaux,
Dit-il ; adressez-vous, je vous prie, à quelque autre :
Ma foi! vous n'aurez pas le nôtre.

" Ceci n'est pas un conte à plaisir inventé.
Je me sers de la vérité
Pour montrer, par expérience,
Qu'un sou, quand il est assuré,
Vaut mieux que cinq en espérance ;
Qu'il se faut contenter de sa condition ;
Qu'aux conseils de la Mer et de l'Ambition
Nous devons fermer les oreilles.
Pour un qui s'en louera, dix mille s'en plaindront.
La Mer promet monts et merveilles ;
Fiez-vous-y, les vents et les voleurs viendront.
 
La Fortune et le jeune Enfant
(Jean de LA FONTAINE)
Sur le bord d'un puits très profond
Dormait étendu de son long
Un Enfant alors dans ses classes.
Tout est aux Ecoliers couchette et matelas.
Un honnête homme en pareil cas
Aurait fait un saut de vingt brasses.
Près de là tout heureusement
La Fortune passa, l'éveilla doucement,
Lui disant : Mon mignon, je vous sauve la vie.
Soyez une autre fois plus sage, je vous prie.
Si vous fussiez tombé, l'on s'en fût pris à moi ;
Cependant c'était votre faute.
Je vous demande, en bonne foi,
Si cette imprudence si haute
Provient de mon caprice. Elle part à ces mots.
Pour moi, j'approuve son propos.
Il n'arrive rien dans le monde
Qu'il ne faille qu'elle en réponde.
Nous la faisons de tous Echos.
Elle est prise à garant de toutes aventures.
Est-on sot, étourdi, prend-on mal ses mesures ;
On pense en être quitte en accusant son sort :
Bref la Fortune a toujours tort.


 
La Grenouille qui veut se faire...
(Jean de LA FONTAINE)
Une Grenouille vit un Boeuf
Qui lui sembla de belle taille.
Elle, qui n'était pas grosse en tout comme un oeuf,
Envieuse, s'étend, et s'enfle, et se travaille,
Pour égaler l'animal en grosseur,
Disant : "Regardez bien, ma soeur ;
Est-ce assez ? dites-moi ; n'y suis-je point encore ?
- Nenni. - M'y voici donc ? - Point du tout. - M'y voilà ?
- Vous n'en approchez point. "La chétive pécore
S'enfla si bien qu'elle creva.
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages :
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,
Tout petit prince a des ambassadeurs,
Tout marquis veut avoir des pages.
 
Le Lion et le Rat
(Jean de LA FONTAINE)
Il faut, autant qu'on peut, obliger tout le monde :
On a souvent besoin d'un plus petit que soi.
De cette vérité deux Fables feront foi,
Tant la chose en preuves abonde.
Entre les pattes d'un Lion
Un Rat sortit de terre assez à l'étourdie.
Le Roi des animaux, en cette occasion,
Montra ce qu'il était, et lui donna la vie.
Ce bienfait ne fut pas perdu.
Quelqu'un aurait-il jamais cru
Qu'un Lion d'un Rat eût affaire ?
Cependant il advint qu'au sortir des forêts
Ce Lion fut pris dans des rets,
Dont ses rugissements ne le purent défaire.
Sire Rat accourut, et fit tant par ses dents
Qu'une maille rongée emporta tout l'ouvrage.
Patience et longueur de temps
Font plus que force ni que rage.


 
Le Rat de ville et le Rat des champs
(Jean de LA FONTAINE)
Autrefois le rat des villes
Invita le rat des champs,
D'une façon fort civile,
A des reliefs d'ortolans.

Sur un tapis de Turquie
Le couvert se trouva mis.
Je laisse à penser la vie
Que firent ces deux amis.

Le régal fut fort honnête :
Rien ne manquait au festin;
Mais quelqu'un troubla la fête
Pendant qu'ils étaient en train.

A la porte de la salle
Ils entendirent du bruit :
Le rat de ville détale ,
Son camarade le suit.

Le bruit cesse, on se retire :
Rats en campagne aussitôt ;
Et le citadin de dire :
«Achevons tout notre rôt.

-C'est assez, dit le rustique ;
Demain vous viendrez chez moi.
Ce n'est pas que je me pique
De tous vos festins de roi ;

Mais rien ne vient m'interrompre :
Je mange tout à loisir.
Adieu donc. Fi du plaisir
Que la crainte peut corrompre!»
 
Les deux Taureaux et une Grenouille
(Jean de LA FONTAINE)
Deux taureaux combattaient à qui posséderait
Une génisse avec l'empire.
Une grenouille en soupirait.
« Qu'avez-vous?' »se mit à lui dire
Quelqu'un du peuple croassant.
« - Eh ! ne voyez-vous pas, dit-elle,
Que la fin de cette querelle
Sera l'exil de l'un ; que l'autre, le chassant,
Le fera renoncer aux campagnes fleuries ?
Il ne régnera plus sur l'herbe des prairies,
Viendra dans nos marais régner sur les roseaux ;
Et nous foulant aux pieds jusques au fond des eaux,
Tantôt l'une, et puis l'autre, il faudra qu'on pâtisse
Du combat qu'a causé Madame la Génisse. »

Cette crainte était de bon sens.
L'un des taureaux en leur demeure
S'alla cacher, à leurs dépens :
Il en écrasait vingt par heure.
Hélas, on voit que de tout temps
Les petits ont pâti des sottises de grands.
 

P. FORT Paul FORT

1872-1960
Le Bonheur
(Paul FORT)
Le bonheur est dans le pré. Cours-y vite, cours-y vite.
Le bonheur est dans le pré. Cours-y vite. Il va filer.

Si tu veux le rattraper, cours-y vite, cours-y vite.
Si tu veux le rattraper, cours-y vite. Il va filer.

Dans l'ache et le serpolet, cours-y vite, cours-y vite.
Dans l'ache et le serpolet, cours-y vite. Il va filer.

Sur les cornes du bélier, cours-y vite, cours-y vite.
Sur les cornes du bélier, cours-y vite. Il va filer.

Sur le flot du sourcelet, cours-y vite, cours-y vite.
Sur le flot du sourcelet, cours-y vite. Il va filer.

De pommier en cerisier, cours-y vite, cours-y vite.
De pommier en cerisier, cours-y vite. Il va filer.

Saute par-dessus la haie, cours-y vite, cours-y vite.
Saute par-dessus la haie, cours-y vite.

Il a filé !

 

 
Complainte du petit cheval blanc
(Paul FORT)
Le petit cheval dans le mauvais temps, qu'il avait donc du courage !
C'était un petit cheval blanc, tous derrière et lui devant.

Il n'y avait jamais de beau temps dans ce pauvre paysage.
Il n'y avait jamais de printemps, ni derrière ni devant.

Mais toujours il était content, menant les gars du village,
A travers la pluie noire des champs, tous derrière et lui devant.

Sa voiture allait poursuivant sa belle petite queue sauvage.
C'est alors qu'il était content, eux derrière et lui devant.

Mais un jour, dans le mauvais temps, un jour qu'il était si sage,
Il est mort par un éclair blanc, tous derrière et lui devant.

Il est mort sans voir le beau temps, qu'il avait donc du courage !
Il est mort sans voir le printemps ni derrière ni devant.

 

 
La grenouille bleue
(Paul FORT)
Nous vous en prions à genoux,
bon forestier, dites-nous le !
à quoi reconnaît-on chez vous
la fameuse grenouille bleue ?

à ce que les autres sont vertes ?
à ce qu'elle est pesante ? alerte ?
à ce qu'elle fuît les canards ?
ou se balance aux nénuphars ?
à ce que sa voix est perlée ?
à ce qu'elle porte une houppe?
à ce qu'elle rêve par troupe ?
en ménage ? ou bien isolée ?

Ayant réfléchi très longtemps
et reluquant un vague étang,
le bonhomme nous dit: eh mais,
à ce qu'on ne la voit jamais

Tu mentais, forestier. Aussi ma joie éclate !

Ce matin je l'ai vue ! un vrai saphir à pattes.
Complice du beau temps, amante du ciel pur,
elle était verte, mais réfléchissait l'azur.
 
La mer
(Paul FORT)
La mer brille comme une coquille
On a envie de la pêcher
La mer est verte
La mer est grise
Elle est d'azur
Elle est d'argent et de dentelle
 
La ronde autour du monde
(Paul FORT)
Si toutes les filles du monde
Voulaient se donner la main,
Tout autour de la mer
Elles pourraient faire une ronde.

Si tous les gars du monde
Voulaient être marins,
Ils f'raient avec leurs barques
Un joli pont sur l'onde.

Alors on pourrait faire
Une ronde autour du monde
Si tous les gens du monde
Voulaient s'donner la main.



A. FRANCE Anatole FRANCE

1844-1924
La mort
(Anatole FRANCE)
Si la vierge vers toi jette sous les ramures
Le rire par sa mère à ses lèvres appris ;
Si, tiède dans son corps dont elle sait le prix,
Le désir a gonflé ses formes demi-mûres ;

Le soir, dans la forêt pleine de frais murmures,
Si, méditant d'unir vos chairs et vos esprits,
Vous mêlez, de sang jeune et de baisers fleuris,
Vos lèvres, en jouant, teintes du suc des mûres ;

Si le besoin d'aimer vous caresse et vous mord,
Amants, c'est que déjà plane sur vous la Mort :
Son aiguillon fait seul d'un couple un dieu qui crée.

Le sein d'un immortel ne saurait s'embraser.
Louez, vierges, amants, louez la Mort sacrée,
Puisque vous lui devez l'ivresse du baiser.
 
Le dÉsir
(Anatole FRANCE - Recueil: Les poèmes dorés)
Je sais la vanité de tout désir profane.
A peine gardons-nous de tes amours défunts,
Femme, ce que la fleur qui sur ton sein se fane
Y laisse d'âme et de parfums.

Ils n'ont, les plus beaux bras, que des chaînes d'argile,
Indolentes autour du col le plus aimé ;
Avant d'être rompu leur doux cercle fragile
Ne s'était pas même fermé.

Mélancolique nuit des chevelures sombres,
A quoi bon s'attarder dans ton enivrement,
Si, comme dans la mort, nul ne peut sous tes ombres
Se plonger éternellement ?

Narines qui gonflez vos ailes de colombe,
Avec les longs dédains d'une belle fierté,
Pour la dernière fois, à l'odeur de la tombe,
Vous aurez déjà palpité.

Lèvres, vivantes fleurs, nobles roses sanglantes,
Vous épanouissant lorsque nous vous baisons,
Quelques feux de cristal en quelques nuits brûlantes
Sèchent vos brèves floraisons.

Où tend le vain effort de deux bouches unies ?
Le plus long des baisers trompe notre dessein ;
Et comment appuyer nos langueurs infinies
Sur la fragilité d'un sein ?
 
Sur une signature de Marie Stuart
(Anatole FRANCE)
A Étienne Charavay.

Cette relique exhale un parfum d'élégie,
Car la reine d'Écosse, aux lèvres de carmin,
Qui récitait Ronsard et le missel romain,
Y mit en la touchant un peu de sa magie.

La reine blonde, avec sa fragile énergie,
Signa MARIE au bas de ce vieux parchemin,
Et le feuillet heureux a tiédi sous la main
Que bleuissait un sang fier et prompt à l'orgie.

Là de merveilleux doigts de femme sont passés,
Tout empreints du parfum des cheveux caressés
Dans le royal orgueil d'un sanglant adultère.

J'y retrouve l'odeur et les reflets rosés
De ces doigts aujourd'hui muets, décomposés,
Changés peut-être en fleurs dans un champ solitaire.
 
Théra
(Anatole FRANCE)
Cette outre en peau de chèvre, ô buveur, est gonflée
De l'esprit éloquent des vignes que Théra,
Se tordant sur les flots, noire, déchevelée
Étendit au puissant soleil qui les dora.

Théra ne s'orne plus de myrtes ni d'yeuses,
Ni de la verte absinthe agréable aux troupeaux,
Depuis que, remplissant ses veines furieuses,
Le feu plutonien l'agite sans repos.

Son front grondeur se perd sous une rouge nue ;
Des ruisseaux dévorants ouvrent ses mamelons ;
Ainsi qu'une Bacchante, elle est farouche et nue,
Et sur ses flancs intacts roule des pampres blonds.
 
 
Léon Paul FARGUES Léo FERRÉ André Mage de FIEFMELIN Jean-Pierre Claris de FLORIAN
Maurice FOMBEURE Jean de la FONTAINE Paul FORT Anatole FRANCE
 
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