ils ont ecrit pour vous
lire ou relire un poeme des grands auteurs
 
J
Max JACOB Francis JAMMES Alfred JARRY

M. JACOB Max JACOB
1876-1944
FAUSSES NOUVELLES !  FOSSES NOUVELLES !
(Max JACOB - Le cornet à dés)
A une représentation de Pour la Couronne, à l'Opéra,
quand Desdémone chante " Mon père est à Goritz et mon coeur à Paris ",
on a entendu un coup de feu dans une loge de cinquième galerie,
puis un second aux fauteuils et instantanément des échelles de cordes
se sont déroulées ; un homme a voulu descendre des combles :
une balle l'a arrêté à la hauteur du balcon. Tous les spectateurs étaient armés et il s'est trouvé que la salle n'était pleine que de... et de...
Alors, il y a eu des assassinats du voisin, des jets de pétrole enflammé.
Il y a eu des sièges de loges, le siège de la scène, le siège d'un strapontin et cette bataille a duré dix-huit jours.
On a peut-être ravitaillé les deux camps, je ne sais,
mais ce que je sais fort bien c'est que les journalistes sont venus
pour un si horrible spectacle, que l'un d'eux étant souffrant,
y a envoyé madame sa mère et que ce1le-ci a été beaucoup intéressée
par le sang-froid d'une jeune gentilhomme français qui a tenu dix-huit jours dans une avant-scène sans rien prendre qu'un peu de bouillon.
Cet épisode de la guerre des Balcons a beaucoup fait pour les engagements volontaires en province.
Et je sais, au bord de ma rivière, sous mes arbres, trois frères en uniformes tout neufs qui se sont embrassés les yeux secs,
tandis que leurs familles cherchaient
des tricots dans les armoires des mansardes.
 
GENRE BIOGRAPHIQUE
(Max JACOB - Le Cornet à dés)

Déjà, à l'âge de trois ans, l'auteur de ces lignes était
remarquable : il avait fait le portrait de sa concierge en
passe-boule, couleur terre-cuite, au moment où celle-ci,
les yeux pleins de larmes, plumait un poulet. Le poulet
projetait un cou platonique. Or, ce n'était ce passe-boule,
qu'un passe-temps. En somme, il est remarquable qu'il
n'eut pas été remarqué: remarquable, mais non regret-
table, car s'il avait été remarqué, il ne serait pas devenu
remarquable; il aurait été arrêté dans sa carrière, ce qui
eût été regrettable. Il est remarquable qu'il eût été
regretté et regrettable qu'il eût été remarqué. Le poulet
du passe-boule était une oie.
 
LA RUE RAVIGNAN
(Max JACOB - Le laboratoire central)
Importuner mon fils
A l'heure où tout repose
Pour contempler un mal dont toi-même souris
L'incendie est comme une rose
Ouverte sur la queue d'un paon gris
Je vous dois tout
Mes douleurs et mes joies
J'ai tant pleuré pour être pardonné
Cassez le tourniquet où je suis mis en cage
Adieu barreaux
Nous partons vers le Nil
Nous profitons d'un sultan en voyage
Et des villas bâties avec du fil
L'orange et le citron tapisseraient la trame
Et les galériens ont des turbans au front
Je suis mourant
Mon souffle est sur les cimes
Des émigrants j'écoute les chansons
Port de Marseille
Ohé la jolie ville
Les jolies filles et les beaux amoureux
Chacun ici est chaussé d'espadrilles
La Tour de Pise et le marchand d'oignon

Je te regrette O ma rue Ravignan
De tes hauteurs qu'on appelle antipodes
Sur des pipeaux m'ont enseigné l'amour
Douces bergères et leurs riches atours
Venues ici pour nous montrer les modes
L'une était folle
Elle avait une bique
avec des fleurs sur ses cornes de paon
L'autre pour les refrains de nos fêtes bachiques
La vague et pure voix qu'eût rêvée Malibran
L'impasse de Guelma a ses corregidors
Et la rue Caulaincourt ses marchands de tableaux
Mais la rue Ravignan est celle que j'adore
Pour les coeurs enlacés de ses porte-drapeaux
Là taillant des dessins dans les perles que j'aime
Mes défauts les plus grands furent ceux de mes poèmes.
 
La terre
(Max JACOB - La terre est bleue comme une orange)
Envolez-moi au-dessus des chandelles noires de la terre.
Au-dessus des cornes venimeuses de la terre.
Il n’y a de paix qu’au-dessus des serpents de la terre.
La terre est une grande bouche souillée?:
ses hoquets, ses rires à gorge déployée
sa toux, son haleine, ses ronflements quand elle dort
me triturent l’âme. Attirez-moi dehors?!
Secouez-moi, empoignez-moi, et toi Terre chasse-moi.
Surnaturel, je me cramponne à ton drapeau de soie?!
que le grand vent me coule dans tes plis qui ondoient.
Je craque de discordes militaires avec moi-même
je me suis comme une poulie, une voiture de dilemmes
et je ne pourrai dormir que dans vos évidences.
Je vous envie, phénix, faisan doré, condors.
Donnez-moi une couverture volante qui me porte
au-dessus du tonnerre, dehors au cristal de vos portes.
 
Pour les enfants et pour les raffinés
(Max JACOB)
A Paris sur un cheval gris
A Nevers sur un cheval vert
A Issoire sur un cheval noir
Ah! Qu'il est beau
qu'il est beau
Ah! Qu'il est beau
Qu'il est beau!
Tiou!

C'est la cloche qui sonne
Pour ma fille Yvonne
Qui est mort à Perpignan?
C'est la femme du commandant!
Qui est mort à la Rochelle?
C'est la mère au colonel!
Qui est mort à Epinal?
C'est la femme du caporal!
Tiou!

Et à Paris papa chéri
Fais à Paris
Qu'est-ce que tu me donnes à Paris?
Je te donne pour ta fête
Un chapeau noisette
Un petit sac en satin
Pour le tenir à la main
Un parasol en soie blanche
Avec des glands sur le manche
Un habit doré sur tranche
Des souliers couleur orange
Ne les mets que le dimanche
Un collier des bijoux
Tiou!
 
Quand le bateau fut arrivé
(Max JACOB - Le Cornet à dés)

Quand le bateau fut arrivé aux îles de l'Océan Indien,
on s'aperçut qu'on n'avait pas de cartes. Il fallut descendre.
Ce fut alors qu'on connut qui était à bord:
il y avait cet homme sanguinaire qui donne du tabac à sa femme
et le lui reprend. Les îles étaient semées partout.
En haut de la falaise, on aperçut à de petits nègres avec des chapeaux melon: "Ils auront peut-être des cartes." Nous prîmes le chemin de la falaise: c'était une échelle de corde; le long de l'échelle,
il y avait peut-être des cartes! des cartes même japonaises!
Nous montions toujours. Enfin, quand il n'y eut plus d'échelons
(des cancres en ivoire quelque part), il fallut monter avec les poignets. Mon frère l'Africain s'en acquitta très bien, quant à moi,
je découvris des échelons où il n'y en avait pas.
Arrivés en haut, nous sommes sur un mur; mon frère saute.
Moi, je suis à la fenêtre! Jamais je ne pourrai me décider à sauter:
c'est un mur de planches rouges. "Fais le tour", me crie mon frère l'Africain. Il n'y a plus ni étages, ni passagers, ni bateau,
ni petit nègre: il y a le tour qu'il faut faire.
Quel tour ! c'est décourageant.
 

F. JAMMES Francis JAMMES
1906-1981
Avec ton parapluie
(Francis JAMMES)
Avec ton parapluie bleu et tes brebis sales,
Avec tes vêtements qui sentent le fromage,
Tu t'en vas vers le ciel du coteau, appuyé
Sur ton bâton de houx, de chêne ou de néflier.
Tu suis le chien au poil dur et l'âne portant
Les bidons ternes sur son dos saillant.
Tu passeras devant les forgerons des villages,
Puis tu regagneras la balsamique montagne
Où ton troupeau paîtra comme des buissons blancs.
Là, les vapeurs cachent les pics en se traînant
Là, volent des vautours au col pelé et s'allument
Des fumées rouges dans des brumes nocturnes.
Là, tu regarderas avec tranquillité,
l'esprit de Dieu planer sur cette immensité.
 
Elle va à la pension
(Francis JAMMES)
Elle va à la pension du Sacré-Cœur.
C’est une belle fille qui est blanche.
Elle vient en petite voiture sous les branches des bois,
pendant les vacances, au temps des fleurs.

Elle descend le coteau doucement. Sa charrette
est petite et vieille. Elle n’est pas très riche
et elle me rappelle les anciennes familles
d’il y a soixante ans, gaies, bonnes et honnêtes.

Elle me rappelle les écolières d’alors
qui avaient des noms rococos, des noms de livres
de distribution des prix, verts, rouges, olives,
avec un ornement ovale, un titre en or :

Clara d’Ellébeuse, Éléonore Derval,
Victoire d’Étremont, Laure de la Vallée,
Lia Fauchereuse, Blanche de Percival,
Rose de Liméreuil et Svlvie Laboulaye.

Et je pense à ces écolières en vacances
dans des propriétés qui produisaient encor,
mangeant des pommes vertes, des noisettes rances
devant le paon du parc frais, noir, aux grilles d’or.

C’était de ces maisons où il y avait table ouverte.
On y mangeait beaucoup de plats et on riait.
Par la fenêtre on voyait la pelouse verte
et la vitre, quand le soleil baissait, brillait.

Et puis un beau jeune homme épousait l’écolière
— une très belle fille qui était rose et blanche —
et qui riait quand au lit il baisait sa hanche.
Et ils avaient beaucoup d’enfants, sachant les faire.
 
L'ENFANT LIT L'ALMANACH
(Francis JAMMES)
L'enfant lit l'almanach près de son panier d'oeufs.
Et, en dehors des Saints et du temps qu'il fera,
elle peut contempler les beaux signes des cieux :
Chèvre, Taureau, Bélier, Poisson, et coetera.

Ainsi, peut-elle croire, petite paysanne,
qu'au-dessus d'elle, dans les constellations,
il y a des marchés, pareils avec des ânes,
des taureaux, des béliers, des chèvres, des poissons.

C'est le marché du Ciel sans doute qu'elle lit.
Et, quand la page tourne au signe des Balances,
elle se dit qu'au Ciel comme à l'épicerie
on pèse le café, le sel, et les consciences.
 
J'aime l'âne si doux
(Francis JAMMES)
J'aime l'âne si doux
marchant le long des houx.
Il a peur des abeilles
et bouge ses oreilles.
Il va près des fossés
d'un petit pas cassé.
Il réfléchit toujours
ses yeux sont de velours.
Il reste à l'étable
fatigué, misérable.
Il a tant travaillé
que ça vous fait pitié.
L'âne n'a pas eu d'orge
car le maître est trop pauvre.
Il a sucé la corde
puis a dormi dans l'ombre.
Il est l'âne si doux
marchant le long des houx....
 
 
Lorsque je serai mort
(Francis JAMMES)
Lorsque je serai mort, toi qui as des yeux bleus
couleur de ces petits coléoptères bleu de feu
des eaux, petite jeune fille que j’ai bien aimée
et qui as l’air d’un iris dans Les fleurs animées,
tu viendras me prendre doucement par la main.
Tu me mèneras sur ce petit chemin.
Tu ne seras pas nue, mais, ô ma rose,
ton col chaste fleurira dans ton corsage mauve.
Nous ne nous baiserons même pas au front.
Mais, la main dans la main, le long des fraîches ronces
où la grise araignée file des arcs-en-ciel,
nous ferons un silence aussi doux que du miel ;
et, par moment, quand tu me sentiras plus triste,
tu presseras plus fort sur ma main ta main fine —
et, tous les deux, émus comme des lilas sous l’orage,
nous ne comprendrons pas... nous ne comprendrons pas.
 
Si tu pouvais
(Francis JAMMES)
Si tu pouvais savoir toute la tristesse
qui est au fond de mon cœur, tu la comparerais
aux larmes d’une pauvre mère bien malade,
à la figure usée, creuse, torturée et pâle,
pauvre mère qui sent qu’elle va bientôt mourir
et qui déplie pour son enfant le plus petit,
déplie, déplie, pour le lui donner
un jouet de treize sous, un jouet luisant, un jouet.
 

A. JARRY Alfred JARRY
1873-1907
Rampant d'argent sur champ de sinople
(Alfred JARRY)
Rampant d'argent sur champ de sinople, dragon
Fluide, au soleil de la Vistule se boursoufle.
Or le roi de Pologne, ancien roi d'Aragon,
Se hâte vers son bain, très nu, puissant maroufle.

Les pairs étaient douzaine : il est sans parangon.
Son lard tremble à sa marche et la terre à son souffle ;
Pour chacun de ses pas son orteil patagon
Lui taille au creux du sable une neuve pantoufle.

Et couvert de son ventre ainsi que d'un écu
Il va. La redondance illustre de son cul
Affirme insuffisant le caleçon vulgaire

Où sont portraicturés en or, au naturel,
Par derrière, un Peau-Rouge au sentier de la guerre
Sur son cheval et, par devant, la Tour Eiffel. .
 
Le roi de Pologne
(Alfred JARRY)
Quand je déguste
Faut qu'on soit soûl,
Disait Auguste
Dans un glouglou !

Choeur :
Glou glou glou,
glou glou glou !

La soif nous traque
Et nous flapit,
Buvons d'attaque
Et sans répit.

Choeur :
Pi pi pi, pi pi pi !
Par ma moustache !
Nul ne s'moqua
Du blanc panache
De mon tchapska.

Choeur :
Ka ka ka, ka ka ka.

On a bonn' trogne
Quand on a bu :
Viv' la Pologne
Et l' Père Ubu !

Choeur :
Bu bu bu, bu bu bu !

Quand je déguste
Faut qu'on soit soûl,
Disait Auguste
Dans un glouglou !

Choeur :
Glou glou glou,
glou glou glou !

La soif nous traque
Et nous flapit,
Buvons d'attaque
Et sans répit.

Choeur :
Pi pi pi, pi pi pi !
Par ma moustache !
Nul ne s'moqua
Du blanc panache
De mon tchapska.

Choeur :
Ka ka ka, ka ka ka.

On a bonn' trogne
Quand on a bu :
Viv' la Pologne
Et l' Père Ubu !

Choeur :
Bu bu bu, bu bu bu
 
Le vélin
(Alfred JARRY)
Le vélin écrit rit et grimace, livide.
Les signes sont dansants et fous. Les uns, flambeaux,
Pétillent radieux dans une page vide.
D'autres en rangs pressés, acrobates corbeaux,

Dans la neige épandue ouvrent leur bec avide.
Le livre est un grand arbre émergé des tombeaux.
Et ses feuilles, ainsi que d'un sac qui se vide,
Volent au vent vorace et partent par lambeaux.

Et son tronc est humain comme la mandragore ;
Ses fruits vivants sont les fèves de Pythagore ;
Des feuillets verdoyants lui poussent en avril.

Et les prédictions d'or qu'il emmagasine,
Seul le nécromant peut les lire sans péril,
La nuit, à la lueur des torches de résine.
 
Max JACOB Francis JAMMES Alfred JARRY
 
[ précédente ]   [ entrée ]   [ haut de page ]
 
L' entrée des pages des AUTEURS et de leurs textes
A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z
 
Particuliers et professionnels
pour vos besoins en écriture  >
La Souris & la Plume - Marc CLEMENT-HINGER
 
menu navigation avec boussole
entrée du site classement alphabétique le classement le plus complet : légal

classement chronologique ... les AUTEURS leurs textes les thèmes liens
contact Classement PAR thÈMES alphabétiquement juillet2014