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Louise LABÉ Pierre LACHAMBAUDIE Jules LAFORGUE Alphonse de LAMARTINE Boby LAPOINTE
Valery LARBAUD Patrice de LA TOUR du PIN Leconte de LISLE Pierre LOUÏS

LOUISE LABE Louise LABÉ

1524-1566
Je vis, je meurs
(Louise LABÉ)

Je vis, je meurs : je me brûle et me noie.
J’ai chaud extrême en endurant froidure :
La vie m’est et trop molle et trop dure.
J’ai grands ennuis entremêlés de joie :

Tout à un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j’endure :
Mon bien s’en va, et à jamais il dure :
Tout en un coup je sèche et je verdoie.

Ainsi Amour inconstamment me mène :
Et, quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.

Puis, quand je crois ma joie être certaine,
Et être au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.

 

Tant que mes yeux

(Louise LABÉ)

Tant que mes yeux pourront larmes épandre
À l’heur passé avec toi regretter :
Et qu’aux sanglots et soupirs résister
Pourra ma voix, et un peu faire entendre :

Tant que ma main pourra les cordes tendre
Du mignard Luth, pour tes grâces chanter :
Tant que l’esprit se voudra contenter
De ne vouloir rien fors que toi comprendre :

Je ne souhaite encore point mourir.
Mais quand mes yeux je sentirai tarir,
Ma voix cassée, et ma main impuissante,

Et mon esprit en ce mortel séjour
Ne pouvant plus montrer signe d’amante :
Prierai la mort noircir mon plus clair jour.

 

P. LACHAMBEAUDIE

Pierre LACHAMBEAUDIE

1806-1872
La Locomotive et le Cheval
(Pierre LACHAMBEAUDIE)

Un cheval vit, un jour, sur un chemin de fer
Une machine énorme, à la gueule enflammée .
Aux mobiles ressorts, aux longs flots de fumée.
« En vain, s'écria-t-il, ô fille de l'enfer.
En vain tu voudrais nuire à notre renommée.
Une palme immortelle est promise à nos fronts.
Et toi, sous le hangar, honteuse et délaissée,
Tu pleureras ta gloire en naissant éclipsée.
De vitesse avec moi veux-tu lutter? — Luttons !
Dit la machine; enfin ta vanité me lasse. »
Elle roule, elle roule, et dévore l'espace;
Il galope, il galope, et d'un sabot léger
Il soulève le sable et vole dans la plaine.
Mais il se berce, hélas ! d'un espoir mensonger.
Inondé de sueur, épuisé, hors d'haleine,
Bientôt l'imprudent tombe et termine ses jours ;
Et que fait sa rivale? elle roule toujours.
La routine au progrès veut disputer l'empire ;
Le progrès toujours marche, et la routine expire.

 

J. LAFORGUE Jules LAFORGUE

1860-1887
Clair de lune
(Jules LAFORGUE)
Penser qu’on vivra jamais dans cet astre,
Parfois me flanque un coup dans l’épigastre.

Ah ! tout pour toi, Lune, quand tu t’avances
Aux soirs d’août par les féeries du silence !

Et quand tu roules, démâtée, au large
A travers les brisants noirs des nuages !

Oh ! monter, perdu, m’étancher à même
Ta vasque de béatifiants baptêmes !

Astre atteint de cécité, fatal phare
Des vols migrateurs des plaintifs Icares !

Oeil stérile comme le suicide,
Nous sommes le congrès des las, préside ;

Crâne glacé, raille les calvities
De nos incurables bureaucraties ;

O pilule des léthargies finales,
Infuse-toi dans nos durs encéphales !

O Diane à la chlamyde très-dorique,
L’Amour cuve, prend ton carquois et pique

Ah ! d’un trait inoculant l’être aptère,
Les coeurs de bonne volonté sur terre !

Astre lavé par d’inouïs déluges,
Qu’un de tes chastes rayons fébrifuges,

Ce soir, pour inonder mes draps, dévie,
Que je m’y lave les mains de la vie !
 
Excuse mélancolique
(Jules LAFORGUE)
Je ne vous aime pas, non, je n'aime personne,
L'Art, le Spleen, la Douleur sont mes seules amours;
Puis, mon coeur est trop vieux pour fleurir comme aux jours
Où vous eussiez été mon unique madone.
Je ne vous aime pas, mais vous semblez si bonne.
Je pourrais oublier dans vos yeux de velours,
Et dégonfler mon coeur crevé de sanglots sourds
Le front sur vos genoux, enfant frêle et mignonne.
Oh! dites, voulez-vous? Je serais votre enfant.
Vous sauriez endormir mes tristesses sans causes,
Vous auriez des douceurs pour mes heures moroses,
Et peut-être qu'à l'heure où viendrait le néant
Baigner mon corps brisé de fraîcheur infinie,
Je mourrais doucement, consolé de la vie.
 
La cigarette
(Jules LAFORGUE)
Oui, ce monde est bien plat ; quant à l’autre, sornettes.
Moi, je vais résigné, sans espoir, à mon sort,
Et pour tuer le temps, en attendant la mort,
Je fume au nez des dieux de fines cigarettes.

Allez, vivants, luttez, pauvres futurs squelettes.
Moi, le méandre bleu qui vers le ciel se tord
Me plonge en une extase infinie et m’endort
Comme aux parfums mourants de mille cassolettes.

Et j’entre au paradis, fleuri de rêves clairs
Ou l’on voit se mêler en valses fantastiques
Des éléphants en rut à des choeurs de moustiques.

Et puis, quand je m’éveille en songeant à mes vers,
Je contemple, le coeur plein d’une douce joie,
Mon cher pouce rôti comme une cuisse d’oie.
 

Méditation grisâtre

(Jules LAFORGUE)
Sous le ciel pluvieux noyé de brumes sales,
Devant l’Océan blême, assis sur un îlot,
Seul, loin de tout, je songe, au clapotis du flot,
Dans le concert hurlant des mourantes rafales.

Crinière échevelée ainsi que des cavales,
Les vagues se tordant arrivent au galop
Et croulent à mes pieds avec de longs sanglots
Qu’emporte la tourmente aux haleines brutales.

Partout le grand ciel gris, le brouillard et la mer,
Rien que l’affolement des vents balayant l’air.
Plus d’heures, plus d’humains, et solitaire, morne,

Je reste là, perdu dans l’horizon lointain
Et songe que l’Espace est sans borne, sans borne,
Et que le Temps n’aura jamais… jamais de fin.
 
Mémento
(Jules LAFORGUE)
Triolet funèbre

Madame, l'être le plus beau
N'est pour moi qu'un futur squelette.
La fin de tout, c'est le tombeau,
Même pour l'être le plus beau...
C'est banal mais je le répète,
Promis au ver ou au corbeau,
Madame, l'être le plus beau
N'est enfin qu'un futur squelette.
 
Une nuit qu'on entendait un chien perdu
(Jules LAFORGUE - Le Sanglot De La Terre )
J'entendrai donc toujours là-bas cet aboiement!
Un chien maigre perdu par des landes sans borne
Vers les nuages fous galopant au ciel morne
Dans l'averse et la nuit ulule longuement.

Ah! Nul ne veut pleurer les douleurs de l'Histoire!
Dormez, chantez, aimez, ô vivants sans mémoire;
Mais votre tour viendra; l'oubli, la fosse noire.
Avez-vous entendu? - Oh! ce cri déchirant!

C'est le sifflet aigu, désolé, solitaire
D'un train noir de damnés pèlerins du mystère
Dans la nuit lamentable à jamais s'engouffrant,
Ah! Nul ne veut, pleurer les douleurs de l'Histoire?

Dormez, chantez, aimez, ô vivants sans mémoire,
Mais votre tour viendra: l'oubli, la fosse noire.

Oh! le refrain poignant que j'entends dans la nuit:
C'est un bal, fleurs, cristaux, toilettes et lumières.
- Le vent rit dans les pins qui fourniront des bières
À ces couples fardés qui sautent aujourd'hui.

Nul n'a voulu pleurer les douleurs de l'Histoire!
Dans cent ans, vous serez tous en la fosse noire,
Loin des refrains de bal des vivants sans mémoire.

 

LAMARTINE   Alphonse de LAMARTINE

1790-1869
Amitié de femme
(Alphonse de LAMARTINE)
À Madame L. sur son album. Amitié, doux repos de l'âme,
Crépuscule charmant des cœurs,
Pourquoi dans les yeux d'une femme
As-tu de plus tendres langueurs ?

Ta nature est pourtant la même !
Dans le cœur dont elle a fait don
Ce n'est plus la femme qu'on aime,
Et l'amour a perdu son nom.

Mais comme en une pure glace
Le crayon se colore mieux,
Le sentiment qui le remplace
Est plus visible en deux beaux yeux.

Dans un timbre argentin de femme
Il a de plus tendres accents :
La chaste volupté de l'âme
Devient presque un plaisir des sens.

De l'homme la mâle tendresse
Est le soutien d'un bras nerveux,
Mais la vôtre est une caresse
Qui frissonne dans les cheveux.

Oh ! laissez-moi, vous que j'adore
Des noms les plus doux tour à tour,
O femmes, me tromper encore
Aux ressemblances de l'amour !

Douce ou grave, tendre ou sévère,
L'amitié fut mon premier bien :
Quelque soit la main qui me serre,
C'est un cœur qui répond au mien.

Non, jamais ma main ne repousse
Ce symbole d'un sentiment ;
Mais lorsque la main est plus douce,
Je la serre plus tendrement.

 
invocation
(Alphonse de LAMARTINE - Méditations poétiques)
O toi qui m'apparus dans ce désert du monde,
Habitante du ciel, passagère en ces lieux !
O toi qui fis briller dans cette nuit profonde
Un rayon d'amour à mes yeux ;
A mes yeux étonnés montre-toi tout entière,
Dis-moi quel est ton nom, ton pays, ton destin.
Ton berceau fut-il sur la terre ?
Ou n'es-tu qu'un souffle divin ?

Vas-tu revoir demain l'éternelle lumière ?
Ou dans ce lieu d'exil, de deuil, et de misère,
Dois-tu poursuivre encor ton pénible chemin ?
Ah ! quel que soit ton nom, ton destin, ta patrie,
Ou fille de la terre, ou du divin séjour,
Ah ! laisse-moi, toute ma vie,
T'offrir mon culte ou mon amour.

Si tu dois, comme nous, achever ta carrière,
Sois mon appui, mon guide, et souffre qu'en tous lieux,
De tes pas adorés je baise la poussière.
Mais si tu prends ton vol, et si, loin de nos yeux,
Soeur des anges, bientôt tu remontes près d'eux,
Après m'avoir aimé quelques jours sur la terre,
Souviens-toi de moi dans les cieux.
 
Jocelyn, le 16 décembre 1793
(Alphonse de LAMARTINE)
La nuit, quand par hasard je m'éveille, et je pense
Que dehors et dedans tout est calme et silence,
Et qu'oubliant Laurence, auprès de moi dormant,
Mon cœur mal éveillé se croit seul un moment ;
Si j'entends tout à coup son souffle qui s'exhale,
Régulier, de son sein sortir à brise égale,
Ce souffle harmonieux d'un enfant endormi !
Sur un coude appuyé je me lève à demi,
Comme au chevet d'un fils, une mère qui veille ;
Cette haleine de paix rassure mon oreille ;
Je bénis Dieu tout bas de m'avoir accordé
Cet ange que je garde et dont je suis gardé ;
Je sens, aux voluptés dont ces heures sont pleines,
Que mon âme respire et vit dans deux haleines ;
Quelle musique aurait pour moi de tels accords ?
Je l'écoute longtemps dormir, et me rendors !

De la Grotte, 16 décembre 1793.
 
L'automne
(Alphonse de LAMARTINE)
Salut ! bois couronnés d'un reste de verdure !
Feuillages jaunissants sur les gazons épars !
Salut, derniers beaux jours ! Le deuil de la nature
Convient à la douleur et plaît à mes regards !

Je suis d'un pas rêveur le sentier solitaire,
J'aime à revoir encor, pour la dernière fois,
Ce soleil pâlissant, dont la faible lumière
Perce à peine à mes pieds l'obscurité des bois !

Oui, dans ces jours d'automne où la nature expire,
A ses regards voilés, je trouve plus d'attraits,
C'est l'adieu d'un ami, c'est le dernier sourire
Des lèvres que la mort va fermer pour jamais !

Ainsi, prêt à quitter l'horizon de la vie,
Pleurant de mes longs jours l'espoir évanoui,
Je me retourne encore, et d'un regard d'envie
Je contemple ses biens dont je n'ai pas joui !

Terre, soleil, vallons, belle et douce nature,
Je vous dois une larme aux bords de mon tombeau ;
L'air est si parfumé ! la lumière est si pure !
Aux regards d'un mourant le soleil est si beau !

Je voudrais maintenant vider jusqu'à la lie
Ce calice mêlé de nectar et de fiel !
Au fond de cette coupe où je buvais la vie,
Peut-être restait-il une goutte de miel ?

Peut-être l'avenir me gardait-il encore
Un retour de bonheur dont l'espoir est perdu ?
Peut-être dans la foule, une âme que j'ignore
Aurait compris mon âme, et m'aurait répondu ?

... La fleur tombe en livrant ses parfums au zéphire ;
A la vie, au soleil, ce sont là ses adieux ;
Moi, je meurs; et mon âme, au moment qu'elle expire,
S'exhale comme un son triste et mélodieux.
 
La branche d'amandier.
(Alphonse de LAMARTINE - Méditations poétiques)
De l'amandier tige fleurie,
Symbole, hélas! de la beauté,
Comme toi, la fleur de la vie
Fleurit et tombe avant l'été.

Qu'on la néglige ou qu'on la cueille,
De nos fronts, des mains de l'Amour,
Elle s'échappe feuille à feuille,
Comme nos plaisirs jour à jour !

Savourons ces courtes délices ;
Disputons-les même au zéphyr,
Epuisons les riants calices
De ces parfums qui vont mourir.

Souvent la beauté fugitive
Ressemble à la fleur du matin,
Qui, du front glacé du convive,
Tombe avant l'heure du festin.

Un jour tombe, un autre se lève ;
Le printemps va s'évanouir ;
Chaque fleur que le vent enlève
Nous dit : Hâtez-vous de jouir.

Et, puisqu'il faut qu'elles périssent,
Qu'elles périssent sans retour !
Que ces roses ne se flétrissent
Que sous les lèvres de l'amour !
 
La gloire
(Alphonse de LAMARTINE - À un poète exilé)
Généreux favoris des filles de mémoire,
Deux sentiers différents devant vous vont s'ouvrir :
L'un conduit au bonheur, l'autre mène à la gloire ;
Mortels, il faut choisir.

Ton sort, ô Manoel, suivit la loi commune ;
La muse t'enivra de précoces faveurs ;
Tes jours furent tissus de gloire et d'infortune,
Et tu verses des pleurs !

Rougis plutôt, rougis d'envier au vulgaire
Le stérile repos dont son coeur est jaloux
Les dieux ont fait pour lui tous les biens de la terre,
Mais la lyre est à nous.

Les siècles sont à toi, le monde est ta patrie.
Quand nous ne sommes plus, notre ombre a des autels
Où le juste avenir prépare à ton génie
Des honneurs immortels.

Ainsi l'aigle superbe au séjour du tonnerre
S'élance ; et, soutenant son vol audacieux,
Semble dire aux mortels : je suis né sur la terre,
Mais je vis dans les cieux.

Oui, la gloire t'attend ; mais arrête, et contemple
A quel prix on pénètre en ses parvis sacrés ;
Vois : l'infortune, assise à la porte du temple,
En garde les degrés.

Ici, c'est ce vieillard que l'ingrate Ionie
A vu de mers en mers promener ses malheurs :
Aveugle, il mendiait au prix de son génie
Un pain mouillé de pleurs.

Là, le Tasse, brûlé d'une flamme fatale,
Expiant dans les fers sa gloire et son amour,
Quand il va recueillir la palme triomphale,
Descend au noir séjour.

Partout des malheureux, des proscrits, des victimes,
Luttant contre le sort ou contre les bourreaux ;
On dirait que le ciel aux coeurs plus magnanimes
Mesure plus de maux.

Impose donc silence aux plaintes de ta lyre,
Des coeurs nés sans vertu l'infortune est l'écueil ;
Mais toi, roi détrôné, que ton malheur t'inspire
Un généreux orgueil !

Que t'importe après tout que cet ordre barbare
T'enchaîne loin des bords qui furent ton berceau ?
Que t'importe en quels lieux le destin te prépare
Un glorieux tombeau ?

Ni l'exil, ni les fers de ces tyrans du Tage
N'enchaîneront ta gloire aux bords où tu mourras :
Lisbonne la réclame, et voilà l'héritage
Que tu lui laisseras !

Ceux qui l'ont méconnu pleureront le grand homme ;
Athène à des proscrits ouvre son Panthéon ;
Coriolan expire, et les enfants de Rome
Revendiquent son nom.

Aux rivages des morts avant que de descendre,
Ovide lève au ciel ses suppliantes mains :
Aux Sarmates grossiers il a légué sa cendre,
Et sa gloire aux Romains.
 
La vieille maison abandonnée
(Alphonse de LAMARTINE - Méditations poétiques)
Le mur est gris, la tuile est rousse,
L'hiver a rongé le ciment ;
Des pierres disjointes la mousse
Verdit l'humide fondement

La porte où file l'araignée,
Qui n'entend plus le doux accueil,
Reste immobile et dédaignée
Et ne tourne plus sur son seuil.

Les volets que le moineau souille
Détachés de leurs gonds de rouille,
Battent nuit et jour le granit,
Les vitraux brisés par les grêles
Livrent aux hirondelles
Un libre passage à leur nid !

De la solitaire demeure
Une ombre lourde d'heure en heure
Se détache sur le gazon :
Et cette ombre, couchée et morte,
Est la seule chose qui sorte
Tout le jour de cette maison !

A l'heure où la rosée s'évapore
Tous ces volets fermés s'ouvraient à sa chaleur,
Pour y laisser entrer, avec la tiède aurore,
Les nocturnes parfums de nos vignes en fleur.

La mère de sa couche à ces doux bruits levée,
Sur ces fronts inégaux se penchait tour à tour,
Comme la poule heureuse assemble sa couvée,
Leur apprenant les mots qui bénissent le jour.

Moins de balbutiements sortent du nid sonore,
Quand au rayon d'été qui vient la réveiller,
L'hirondelle au plafond qui les abrite encore,
A ses petits sans plume apprend à gazouiller.

Et les bruits du foyer que l'aube fait renaître,
Montaient avec le jour, et dans les intervalles,
Des aboiements du chien qui voit sortir son maître
Les Claviers résonnaient dans le chant des cigales.
 
LA Tristesse
(Alphonse de LAMARTINE - Méditations poétiques)
L’âme triste est pareille
Au doux ciel de la nuit,
Quand l’astre qui sommeille
De la voûte vermeille
A fait tomber le bruit ;

Plus pure et plus sonore
On y voit sur ses pas
Mille étoiles éclore
Qu’à l’éclatante aurore
On n’y soupçonnait pas !

Des îles de lumière
Plus brillante qu’ici
Et des mondes derrière,
Et des flots de poussière
Qui sont « mondes aussi »

On entend dans l’espace
Des choeurs mystérieux
Ou du ciel qui rend grâce,
Ou d’un ange qui passe
Ou de l’homme pieux

Et pures étincelles
De nos âmes en feu,
Les prières immortelles
Sur leur brûlantes ailes
Nous soulèvent un peu !

Tristesse qui m’inonde
Coule donc de mes yeux
Comme une onde féconde :
Il faut que l’homme pleure

Il faut que l’homme meure.
 
Le passé.
(Alphonse de LAMARTINE - Méditations poétiques)
À M. A. de V***.

Arrêtons-nous sur la colline
A l'heure où, partageant les jours,
L'astre du matin qui décline
Semble précipiter son cours !
En avançant dans sa carrière,
Plus faible il rejette en arrière
L'ombre terrestre qui le suit,
Et de l'horizon qu'il colore
Une moitié le voit encore,
C'est l'heure où, sous l'ombre inclinée,
Le laboureur dans le vallon
Suspend un moment sa journée,
Et s'assied au bord du sillon !
C'est l'heure où, près de la fontaine,
Le voyageur reprend haleine
Après sa course du matin
Et c'est l'heure où l'âme qui pense
Qui l'abandonne en son chemin !

Ainsi notre étoile pâlie,
Jetant de mourantes lueurs
Sur le midi de notre vie,
De notre rapide existence
L'ombre de la mort qui s'avance
Obscurcit déjà la moitié !
Et, près de ce terme funeste,
Comme à l'aurore, il ne nous reste
Que l'espérance et l'amitié !

Ami qu'un même jour vit naître,
Compagnon depuis le berceau,
Et qu'un même jour doit peut-être
Endormir au même tombeau !
Voici la borne qui partage

Qu'un même sort nous a tracé !
De ce sommet qui nous rassemble,
Viens, jetons un regard ensemble
Sur l'avenir et le passé !

Repassons nos jours, si tu l'oses !
Jamais l'espoir des matelots
Le navire qu'on lance aux flots ?
Jamais d'une teinte plus belle
L'aube en riant colora-t-elle
Le front rayonnant du matin ?
Jamais, d'un oeil perçant d'audace,
L'aigle embrassa-t-il plus d'espace
Que nous en ouvrait le destin ?

En vain sur la route fatale,
Dont les cyprès tracent le bord,
Quelques tombeaux par intervalle
Nous avertissaient de la mort !
Ces monuments mélancoliques
Nous semblaient, comme aux jours antiques,
Un vain ornement du chemin !
Nous nous asseyions sous leur ombre,
Et nous rêvions des jours sans nombre,
Hélas ! entre hier et demain !

Combien de fois, près du rivage
Où Nisida dort sur les mers,
La beauté crédule ou volage
Accourut à nos doux concerts !
Combien de fois la barque errante
Berça sur l'onde transparente
Deux couples par l'Amour conduits !
Tandis qu'une déesse amie
Jetait sur la vague endormie
Le voile parfumé des nuits !

Combien de fois, dans le délire
Qui succédait à nos festins,
Aux sons antiques de la lyre,
J'évoquai des songes divins !
Aux parfums des roses mourantes,
Aux vapeurs des coupes fumantes,
Ils volaient à nous tour à tour !
Et sur leurs ailes nuancées,
Dans les dédales de l'Amour !

Mais dans leur insensible pente,
Les jours qui succédaient aux jours
Entraînaient comme une eau courante
Et nos songes et nos amours ;
Pareil à la fleur fugitive
Qui du front joyeux d'un convive
Tombe avant l'heure du festin,
Ce bonheur que l'ivresse cueille,
De nos fronts tombant feuille à feuille,

Et maintenant, sur cet espace
Que nos pas ont déjà quitté,
Retourne-toi ! cherchons la trace
De l'amour, de la volupté !
En foulant leurs rives fanées,
Remontons le cours des années,
Tandis qu'un souvenir glacé,
Comme l'astre adouci des ombres,
Eclaire encor de teintes sombres
La scène vide du passé !

Ici, sur la scène du monde,
Se leva ton premier soleil !
Regarde ! quelle nuit profonde
A remplacé ce jour vermeil !
Tout sous les cieux semblait sourire,
La feuille, l'onde, le zéphire
Murmuraient des accords charmants !
Ecoute ! la feuille est flétrie !
Et les vents sur l'onde tarie
Rendent de sourds gémissements !

Cette mer aux flots argentés,
Qui ne fait que bercer l'image
Des bords dans son sein répétés ?
Un nom chéri vole sur l'onde !...
Mais pas une voix qui réponde,
Que le flot grondant sur l'écueil !
Malheureux ! quel nom tu prononces !
Ne vois-tu pas parmi ces ronces
Ce nom gravé sur un cercueil ?...

Plus loin sur la rive où s'épanche
Vois-tu ce palais qui se penche
Et jette une ombre au sein des eaux ?
Là, sous une forme étrangère,
Un ange exilé de sa sphère
D'un céleste amour t'enflamma !
Pourquoi trembler ? quel bruit t'étonne ?
Ce n'est qu'une ombre qui frissonne
Aux pas du mortel qu'elle aima !

Hélas ! partout où tu repasses,
C'est le deuil, le vide ou la mort,
Et rien n'a germé sur nos traces
Que la douleur ou le remord !
Voilà ce coeur où ta tendresse
Sema des fruits que ta vieillesse,
Hélas ! ne recueillera pas :
Là, l'oubli perdit ta mémoire !
Là, l'envie étouffa ta gloire !
Là, ta vertu fit des ingrats !

>Là, l'illusion éclipsée
S'enfuit sous un nuage obscur !
Ici, l'espérance lassée
Replia ses ailes d'azur !
Là, sous la douleur qui le glace,
Ton sourire perdit sa grâce,
Ta voix oublia ses concerts !
Tes sens épuisés se plaignirent,
Et tes blonds cheveux se teignirent
Au souffle argenté des hivers !

Ainsi des rives étrangères,
Quand l'homme, à l'insu des tyrans,
Vers la demeure de ses pères
Porte en secret ses pas errants,
L'ivraie a couvert ses collines,
Son toit sacré pend en ruines,
Dans ses jardins l'onde a tari ;
Et sur le seuil qui fut sa joie,
Dans l'ombre un chien féroce aboie
Contre les mains qui l'ont nourri !

Mais ces sens qui s'appesantissent
Et du temps subissent la loi,
Ces yeux, ce coeur qui se ternissent,
Cette ombre enfin, ce n'est pas toi !
Sans regret, au flot des années,
Livre ces dépouilles fanées
Qu'enlève le souffle des jours,
La feuille aride et vagabonde
Que l'onde entraîne dans son cours !

Ce n'est plus le temps de sourire
A ces roses de peu de jours !
De mêler aux sons de la lyre
Les tendres soupirs des amours !
De semer sur des fonds stériles
Ces voeux, ces projets inutiles,
Par les vents du ciel emportés,
A qui le temps qui nous dévore
Ne donne pas l'heure d'éclore
Pendant nos rapides étés !

Levons les yeux vers la colline
Où luit l'étoile du matin !
Saluons la splendeur divine
Qui se lève dans le lointain !
Cette clarté pure et féconde
Aux yeux de l'âme éclaire un monde
Où la foi monte sans effort !
D'un saint espoir ton coeur palpite ;
Ami ! pour y voler plus vite,
Prenons les ailes de la mort !

En vain, dans ce désert aride,
Sous nos pas tout s'est effacé !
Viens ! où l'éternité réside,
On retrouve jusqu'au passé !
Là, sont nos rêves pleins de charmes,
Et nos adieux trempés de larmes,
Nos voeux et nos espoirs perdus !
Là, refleuriront nos jeunesses ;
Et les objets de nos tristesses
A nos regrets seront rendus !

Ainsi, quand les vents de l'automne
Ont balayé l'ombre des bois,
L'hirondelle agile abandonne
Le faîte du palais des rois !
Suivant le soleil dans sa course,
Elle remonte vers la source
D'où l'astre nous répand les jours ;
Et sur ses pas retrouve encore
Un autre ciel, une autre aurore,
Un autre nid pour ses amours !

Ce roi, dont la sainte tristesse
Immortalisa les douleurs,
Vit ainsi sa verte jeunesse
Se renouveler sous ses pleurs !
Sa harpe, à l'ombre de la tombe,
Soupirait comme la colombe
Sous les verts cyprès du Carmel !
Et son coeur, qu'une lampe éclaire,
Résonnait comme un sanctuaire
Où retentit l'hymne éternel !
 
Les voiles
(Alphonse de LAMARTINE - Capitale de la douleur)
(Oeuvre posthume.)

Quand j'étais jeune et fier et que j'ouvrais mes ailes,
Les ailes de mon âme à tous les vents des mers,
Les voiles emportaient ma pensée avec elles,
Et mes rêves flottaient sur tous les flots amers.

Je voyais dans ce vague où l'horizon se noie
Surgir tout verdoyants de pampre et de jasmin
Des continents de vie et des îles de joie
Où la gloire et l'amour m'appelaient de la main.

J'enviais chaque nef qui blanchissait l'écume,
Heureuse d'aspirer au rivage inconnu,
Et maintenant, assis au bord du cap qui fume,
J'ai traversé ces flots et j'en suis revenu.

Et j'aime encor ces mers autrefois tant aimées,
Non plus comme le champ de mes rêves chéris,
Mais comme un champ de mort où mes ailes semées
De moi-même partout me montrent les débris.

Cet écueil me brisa, ce bord surgit funeste,
Ma fortune sombra dans ce calme trompeur ;
La foudre ici sur moi tomba de l'arc céleste
Et chacun de ces flots roule un peu de mon coeur.
 
Stances
(Alphonse de LAMARTINE)
Et j'ai dit mon coeur : que faire de la vie ?
Irais-je encore, suivant ceux qui m'ont devancé
Comme l'agneau qui passe où sa mère a passé
Imiter des mortels : l'immortelle folie ?

Le paresseux s'endort dans les bras de la faim ;
Le laboureur conduit sa fertile charrue ;
Le savant pense et lit, le guerrier frappe et tue ;
Le mendiant s'assied sur les bords du chemin.

Où vont-ils cependant ? ils vont où va la feuille,
Que chasse devant lui le souffle des hivers,
Ainsi vont se flétrir dans leur travaux divers
Ces générations que le temps sème et cueille !

Ils luttaient contre lui, mais le temps a vaincu ;
Comme un fleuve engloutit le sable de ses rives,
Je l'ai vu dévorer leurs ombres fugitives.
Ils sont nés, ils sont morts : Seigneur, ont-ils vécus ?

Pour moi, je chanterai le Maître que j'adore,
Dans le bruit des cités, dans la paix des déserts,
Couché sur le rivage ou flottants sur les mers,
Au déclin du soleil, au réveil de l'aurore.

La terre m'a crié : Qui est donc le Seigneur ?
Celui dont l'âme immense est partout répandue,
Celui dont un seul pas mesure l'étendue,
Celui dont le soleil emprunte sa splendeur ;

Celui qui du néant a tiré la matière,
Celui qui sur le vide a fondé l'univers,
Celui qui sans rivage a renfermé les mers,
Celui qui d'un regard a lancé la lumière ;

Celui qui ne connaît ni jour, ni lendemain,
Celui qui de tout temps de soi-même s'enfante,
Qui vit dans l'avenir comme à l'heure présente
Et rappelle les temps échappés de sa main :

C'est lui ! c'est le Seigneur : que ma langue redise
Les cent noms de sa gloire aux enfants des mortels,
Comme la harpe d'or suspendue à l'autel,
Je chanterai pour lui, jusqu'à ce qu'il me brise...
 
Sur les ruines de Rome.
(Alphonse de LAMARTINE)
Un jour, seul dans le Colisée,
Ruine de l’orgueil romain,
Sur l’herbe de sang arrosée
Je m’assis, Tacite à la main.

Je lisais les crimes de Rome,
Et l’empire à l’encan vendu,
Et, pour élever un seul homme,
L’univers si bas descendu.

Je voyais la plèbe idolâtre,
Saluant les triomphateurs,
Baigner ses yeux sur le théâtre
Dans le sang des gladiateurs.

Sur la muraille qui l’incruste,
Je recomposais lentement
Les lettres du nom de l’Auguste
Qui dédia le monument.

J’en épelais le premier signe :
Mais, déconcertant mes regards,
Un lézard dormait sur la ligne
Où brillait le nom des Césars.

Seul héritier des sept collines,
Seul habitant de ces débris,
Il remplaçait sous ces ruines
Le grand flot des peuples taris.

Sorti des fentes des murailles,
Il venait, de froid engourdi,
Réchauffer ses vertes écailles
Au contact du bronze attiédi.

Consul, César, maître du monde,
Pontife, Auguste, égal aux dieux,
L’ombre de ce reptile immonde
Éclipsait ta gloire à mes yeux !

La nature a son ironie
Le livre échappa de ma main.
Ô Tacite, tout ton génie
Raille moins fort l’orgueil humain !
 
Tristesse
(Alphonse de LAMARTINE)
Ramenez-moi, disais-je, au fortuné rivage
Où Naples réfléchit dans une mer d'azur
Ses palais, ses coteaux, ses astres sans nuage,
Où l'oranger fleurit sous un ciel toujours pur.
Que tardez-vous? Partons! Je veux revoir encore
Le Vésuve enflammé sortant du sein des eaux;
Je veux de ses hauteurs voir se lever l'aurore;
Je veux, guidant les pas de celle que j'adore,
Redescendre, en rêvant, de ces riants coteaux;
Suis-moi dans les détours de ce golfe tranquille;
Retournons sur ces bords à nos pas si connus,
Aux jardins de Cinthie, au tombeau de Virgile,
Près des débris épars du temple de Vénus :
Là, sous les orangers, sous la vigne fleurie,
Dont le pampre flexible au myrte se marie,
Et tresse sur ta tête une voûte de fleurs,
Au doux bruit de la vague ou du vent qui murmure,
Seuls avec notre amour, seuls avec la nature,
La vie et la lumière auront plus de douceurs.

De mes jours pâlissants le flambeau se consume,
Il s'éteint par degrés au souffle du malheur,
Ou, s'il jette parfois une faible lueur,
C'est quand ton souvenir dans mon sein le rallume;
Je ne sais si les dieux me permettront enfin
D'achever ici-bas ma pénible journée.
Mon horizon se borne, et mon oeil incertain
Ose l'étendre à peine au-delà d'une année.
Mais s'il faut périr au matin,
S'il faut, sur une terre au bonheur destinée,
Laisser échapper de ma main
Cette coupe que le destin
Semblait avoir pour moi de roses couronnée,
Je ne demande aux dieux que de guider mes pas
Jusqu'aux bords qu'embellit ta mémoire chérie,
De saluer de loin ces fortunés climats,
Et de mourir aux lieux où j'ai goûté la vie.
 

B. LAPOINTE Bobby LAPOINTE

1922-1972
Le poisson fa
(Bobby LAPOINTE)
Il était une fois
Un poisson fa.
Il aurait pu être poisson-scie,
Ou raie,
Ou sole,
Ou tout simplement poisseau d'eau,
Ou même un poisson un peu là,
Non, non, il était poisson fa :
Un poisson fa,
Voilà…
 

V. LARBAUD

Valéry LARBAUD

1881-1957
Carpe diem...
(Valéry LARBAUD)
Cueille ce triste jour d'hiver sur la mer grise,
D'un gris doux, la terre est bleue et le ciel bas
Semble tout à la fois désespéré et tendre ;
Et vois la salle de la petite auberge
Si gaie et si bruyante en été, les dimanches,
Et où nous sommes seuls aujourd'hui, venus
De Naples, non pour voir Baïes et l'entrée des Enfers,
Mais pour nous souvenir mélancoliquement.

Cueille ce triste jour d'hiver sur la mer grise,
Mon amie, ô ma bonne amie, ma camarade !
Je crois qu'il est pareil au jour
Où Horace composa l'ode à Leuconoé.
C'était aussi l'hiver, alors, comme l'hiver
Qui maintenant brise sur les rochers adverses la mer
Tyrrhénienne, un jour où l'on voudrait
Écarter le souci et faire d'humbles besognes,
Être sage au milieu de la nature grave,
Et parler lentement en regardant la mer...
 
Centomani
(Valéry LARBAUD)
Un détour de la route et ce Basento funèbre,
Dans ce pays stérile, âpre, où, sur des collines,
Au loin, s'étendent de noires forêts pourrissantes.
Sur les interminables plateaux, pas un seul arbre.
Des cirques, des vallées vastes, sans verdure,
Où stagnent, avec des reflets de plomb, des eaux infernales
Issues des crevasses des lointaines montagnes de bitume
Dressées dans les régions désertes, sans routes et sans villages,
Près d'un Lago Nero, où semble demeurer éternellement
Un sombre et angoissant crépuscule d'hiver.
Te voici, rude Lucanie, sans un sourire !
Replis stygiens de ces ravins, ces roseaux noirs,
Ces chemins tortueux ouverts à tous les vents ;
J'ai donc vécu, jadis, en Basilicate,
Puisque ces souvenirs me restent bien vivants.

Un détour de la route, et ce Basento funèbre...
(C'est la route de Tito à Potenza ;
Ce talus de cailloux, c'est la ligne où ahanent
Les lents et lourds et noirs express Naples- Tarente.)
Il y a une maison de paysan, en ruines,
Inhabitée ; sur un des murs on a écrit
En français, ces mots peut-être ironiques : Grand Hôtel.
La prairie, à l'entour, est pâle et grise.
On m'a dit que l'endroit était nommé Centomani.
J'y suis venu souvent, pendant l'hiver 1903.
C'est une partie de ma vie que j'ai passée là,
Oubliée, perdue à jamais…
Arbres, ruines, talus, roseaux du Basento,
O paysage neutre et à peine mélancolique,
Que n’eûtes-vous cent mains pour barrer la route
À l’homme que j’étais et que je ne serai plus ?
 
l'ancienne gare de Cahors
(Valéry LARBAUD)
Voyageuse! ô cosmopolite à présent
Désaffectée, rangée, retirée des affaires.
Un peu en retrait de la voie,
Vieille et rose au milieu des miracles du matin,
Avec ta marquise inutile
Tu étends au soleil des collines ton quai vide
(Ce quai qu'autrefois balayait
La robe d'air tourbillonnant des grands express)
Ton quai silencieux au bord d'une prairie,
Avec les portes toujours fermées de tes salles d'attente,
Dont la chaleur de l'été craquèle les volets...
O gare qui as vu tant d'adieux,
Tant de départs et tant de retours,
Gare, ô double porte ouverte sur l'immensité charmante
De la Terre, où quelque part doit se trouver la joie de Dieu
Comme une chose inattendue, éblouissante
Désormais tu reposes et tu goûtes les saisons
Qui reviennent portant la brise ou le soleil, et tes pierres
Connaissent l'éclair froid des lézards; et le chatouillement
Des doigts légers du vent dans l'herbe où sont les rails
Rouges et rugueux de rouille,
Est ton seul visiteur.
L'ébranlement des trains ne te caresse plus :
Ils passent loin de toi sans s'arrêter sur ta pelouse,
Et te laissent à ta paix bucolique, ô gare enfin tranquille
Au coeur frais de la France.
 
Ode
(Valéry LARBAUD)
Prête-moi ton grand bruit, ta grande allure si douce,
Ton glissement nocturne à travers l'Europe illuminée,
Ô train de luxe ! et l'angoissante musique
Qui bruit le long de tes couloirs de cuir doré,
Tandis que derrière les portes laquées, aux loquets de cuivre lourd,
Dorment les millionnaires.
Je parcours en chantonnant tes couloirs
Et je suis ta course vers Vienne et Budapesth,
Mêlant ma voix à tes cent mille voix,
Ô Harmonika-Zug !
J'ai senti pour la première fois toute la douceur de vivre,
Dans une cabine du Nord-Express, entre Wirballen et Pskow .
On glissait à travers des prairies où des bergers,
Au pied de groupes de grands arbres pareils à des collines,
Etaient vêtus de peaux de moutons crues et sales…
(huit heures du matin en automne, et la belle cantatrice
Aux yeux violets chantait dans la cabine à côté.)
Et vous, grandes places à travers lesquelles j'ai vu passer la Sibérie et les monts du Samnium ,
La Castille âpre et sans fleurs, et la mer de Marmara sous une pluie tiède !
Prêtez-moi, ô Orient-Express, Sud-Brenner-Bahn , prêtez-moi
Vos miraculeux bruits sourds et
Vos vibrantes voix de chanterelle ;
Prêtez-moi la respiration légère et facile
Des locomotives hautes et minces, aux mouvements
Si aisés, les locomotives des rapides,
Précédant sans effort quatre wagons jaunes à lettres d'or
Dans les solitudes montagnardes de la Serbie,
Et, plus loin, à travers la Bulgarie pleine de roses…
Ah ! il faut que ces bruits et que ce mouvement
Entrent dans mes poèmes
 

LA TOUR DU PIN Patrice de LA TOUR DU PIN

1911-1975
CHANSON DU RAMONEUR
(Patrice de LA TOUR DU PIN)
Je suis fils de ramoneurs
Qui n'ont
De père en fils, de cœur en coeur,
Qu'une seule destinée,
Et c'est de se perdre au fond,
Au fin fond des cheminées !

Les plus belles, de châteaux...
A l'aube,
On s'est glissé sous leurs rideaux
De tout le jour on ne sort,
Tout le jour, un jour de taupes
Courant dans leurs corridors.

On revient passé le soir,
Les yeux
Fumés, vagues et tout noirs,
Mais gardant le clair des chambres
Où dorment des gens heureux...
- Sur la route de décembre.

A l'autre Noël, perdu
Par chance,
je ne suis pas redescendu
Petit ramoneur glacé
Perche sur des toits immenses
A voir la Noël passer...
 

LECONTE DE LISLE Charles Marie LECONTE DE LISLE

1818-1894
glaucÉ 3
(Charles Marie LECONTE DE LISLE - Poèmes antiques)
Viens, tu seras un dieu ! Sur ta mâle beauté
Je poserai le sceau de l' immortalité ;
Je te couronnerai de jeunesse et de gloire ;
Et sur ton sein de marbre, entre tes bras d' ivoire,
Appuyant, dans nos jeux, mon front pâle d' amour,
Nous verrons tomber l' ombre et rayonner le jour,
Sans que jamais l' oubli, de son aile envieuse,
Brise de nos destins la chaîne harmonieuse.
J' ai préparé moi-même, au sein des vastes eaux,
Ta couche de cristal qu' ombragent des roseaux ;
Et les fleuves marins, aux bleuâtres haleines,
Baigneront tes pieds blancs de leurs urnes trop pleines.
Ô disciple de Pan, pasteur aux blonds cheveux,
Sur quels destins plus beaux se sont portés tes voeux ?
 
L’albatros
(Charles Marie LECONTE DE LISLE - Poèmes tragiques)
Dans l’immense largeur du Capricorne au Pôle
Le vent beugle, rugit, siffle, râle et miaule,
Et bondit à travers l’Atlantique tout blanc
De bave furieuse. Il se rue, éraflant
L’eau blême qu’il pourchasse et dissipe en buées ;
Il mord, déchire, arrache et tranche les nuées
Par tronçons convulsifs où saigne un brusque éclair ;
Il saisit, enveloppe et culbute dans l’air
Un tournoiement confus d’aigres cris et de plumes
Qu’il secoue et qu’il traîne aux crêtes des écumes,
Et, martelant le front massif des cachalots,
Mêle à ses hurlements leurs monstrueux sanglots.
Seul, le Roi de l’espace et des mers sans rivages
Vole contre l’assaut des rafales sauvages.
D’un trait puissant et sûr, sans hâte ni retard,
L’oeil dardé par delà le livide brouillard,
De ses ailes de fer rigidement tendues
Il fend le tourbillon des rauques étendues,
Et, tranquille au milieu de l’épouvantement,
Vient, passe, et disparaît majestueusement.
 
Le Coeur De Ialmar
(Charles Marie LECONTE DE LISLE - Poèmes tragiques)
Une nuit claire, un vent glacé. La neige est rouge.
Mille braves sont là qui dorment sans tombeaux,
L' épée au poing, les yeux hagards. Pas un ne bouge.
Au-dessus tourne et crie un vol de noirs corbeaux.

La lune froide verse au loin sa pâle flamme.
Hialmar se soulève entre les morts sanglants,
Appuyé des deux mains au tronçon de sa lame.
La pourpre du combat ruisselle de ses flancs.

-holà ! Quelqu' un a-t-il encore un peu d' haleine,
Parmi tant de joyeux et robustes garçons
Qui, ce matin, riaient et chantaient à voix pleine
Comme des merles dans l' épaisseur des buissons ?

Tous sont muets. Mon casque est rompu, mon armure
Est trouée, et la hache a fait sauter ses clous.
Mes yeux saignent. J' entends un immense murmure
Pareil aux hurlements de la mer ou des loups.

Viens par ici, corbeau, mon brave mangeur d'hommes!
Ouvre-moi la poitrine avec ton bec de fer.
Tu nous retrouveras demain tels que nous sommes.
Porte mon coeur tout chaud à la fille d' Ylmer.

Dans Upsal, où les Jarls boivent la bonne bière,
Et chantent, en heurtant les cruches d' or, en choeur,
À tire d' aile vole, ô rôdeur de bruyère!
Cherche ma fiancée et porte-lui mon coeur.

Au sommet de la tour que hantent les corneilles
Tu la verras debout, blanche, aux longs cheveux noirs.
Deux anneaux d' argent fin lui pendent aux oreilles,
Et ses yeux sont plus clairs que l'astre des beaux soirs.

Va, sombre messager, dis-lui bien que je l' aime,
Et que voici mon coeur. Elle reconnaîtra
Qu' il est rouge et solide et non tremblant et blême;
Et la fille d' Ylmer, corbeau, te sourira!

Moi, je meurs. Mon esprit coule par vingt blessures.
J'ai fait mon temps. Buvez, ô loups, mon sang vermeil.
Jeune, brave, riant, libre et sans flétrissures,
Je vais m'asseoir parmi les dieux, dans le soleil!
 
Le Dernier Souvenir
(Charles Marie LECONTE DE LISLE - Poèmes barbares)
J' ai vécu, je suis mort. -les yeux ouverts, je Coule
Dans l' incommensurable abîme, sans rien voir,
Lent comme une agonie et lourd comme une foule.
Inerte, blême, au fond d' un lugubre entonnoir
Je descends d' heure en heure et d'année en année,
À travers le muet, l' immobile, le noir.
Je songe, et ne sens plus. L'épreuve est terminée.
Qu' est-ce donc que la vie ? étais-je jeune ou vieux ?
Soleil! Amour! -rien, rien. Va, chair abandonnée !
Tournoie, enfonce, va! Le vide est dans tes yeux,
Et l'oubli s'épaissit et t'absorbe à mesure.
Si je rêvais! Non, non, je suis bien mort. Tant mieux.
 
Le rêve du jaguar
(Charles Marie LECONTE DE LISLE - Poèmes barbares)
Sous les noirs acajous, les lianes en fleur,
Dans l'air lourd, immobile et saturé de mouches,
Pendent, et, s'enroulant en bas parmi les souches,
Bercent le perroquet splendide et querelleur,
L'araignée au dos jaune et les singes farouches.
C'est là que le tueur de boeufs et de chevaux,
Le long des vieux troncs morts à l'écorce moussue,
Sinistre et fatigué, revient à pas égaux.
Il va, frottant ses reins musculeux qu'il bossue ;
Et, du mufle béant par la soif alourdi,
Un souffle rauque et bref, d'une brusque secousse,
Trouble les grands lézards, chauds des feux de midi,
Dont la fuite étincelle à travers l'herbe rousse.
En un creux du bois sombre interdit au soleil
Il s'affaisse, allongé sur quelque roche plate ;
D'un large coup de langue il se lustre la patte ;
Il cligne ses yeux d'or hébétés de sommeil ;
Et, dans l'illusion de ses forces inertes,
Faisant mouvoir sa queue et frissonner ses flancs,
Il rêve qu'au milieu des plantations vertes,
Il enfonce d'un bond ses ongles ruisselants
Dans la chair des taureaux effarés et beuglants.
 
Le vent froid de la nuit
(Charles Marie LECONTE DE LISLE)
Le vent froid de la nuit souffle à travers les branches
Et casse par moments les rameaux desséchés ;
La neige, sur la plaine où les morts sont couchés,
Comme un suaire étend au loin ses nappes blanches.

En ligne noire, au bord de l'étroit horizon,
Un long vol de corbeaux passe en rasant la terre,
Et quelques chiens, creusant un tertre solitaire,
Entre-choquent les os dans le rude gazon.

J'entends gémir les morts sous les herbes froissées.
Ô pâles habitants de la nuit sans réveil,
Quel amer souvenir, troublant votre sommeil,
S'échappe en lourds sanglots de vos lèvres glacées ?

Oubliez, oubliez ! Vos coeurs sont consumés ;
De sang et de chaleur vos artères sont vides.
Ô morts, morts bienheureux, en proie aux vers avides,
Souvenez-vous plutôt de la vie, et dormez !

Ah ! dans vos lits profonds quand je pourrai descendre,
Comme un forçat vieilli qui voit tomber ses fers,
Que j'aimerai sentir, libre des maux soufferts,
Ce qui fut moi rentrer dans la commune cendre !

Mais, ô songe ! Les morts se taisent dans leur nuit.
C'est le vent, c'est l'effort des chiens à leur pâture,
C'est ton morne soupir, implacable nature !
C'est mon coeur ulcéré qui pleure et qui gémit.

Tais-toi. Le ciel est sourd, la terre te dédaigne.
À quoi bon tant de pleurs si tu ne peux guérir ?
Sois comme un loup blessé qui se tait pour mourir,
Et qui mord le couteau, de sa gueule qui saigne.

Encore une torture, encore un battement.
Puis, rien. La terre s'ouvre, un peu de chair y tombe ;
Et l'herbe de l'oubli, cachant bientôt la tombe,
Sur tant de vanité croît éternellement.
 
Les Elfes
(Charles Marie LECONTE DE LISLE - Poèmes barbares)
Couronnés de thym et de marjolaine,
Les Elfes joyeux dansent dans la plaine.
Du sentier des bois aux daims familier,
Sur un noir cheval, sort un chevalier.

Son éperon d'or brille en la nuit brune
Et quand il traverse un rayon de lune,
On voit resplendir d'un reflet changeant,
Sur sa chevelure un casque d'argent
 
Requies
(Charles Marie LECONTE DE LISLE - Poèmes barbares)

Comme un morne exilé, loin de ceux que j' aimais,
Je m' éloigne à pas lents des beaux jours de ma vie,
Du pays enchanté qu' on ne revoit jamais.
Sur la haute colline où la route dévie
Je m'arrête, et vois fuir à l'horizon dormant
Ma dernière espérance, et pleure amèrement.
Ô malheureux ! Crois-en ta muette détresse :
Rien ne refleurira, ton coeur ni ta jeunesse,
Au souvenir cruel de tes félicités.
Tourne plutôt les yeux vers l' angoisse nouvelle,
Et laisse retomber dans leur nuit éternelle
L'amour et le bonheur que tu n'as point goûtés.

Le temps n'a pas tenu ses promesses divines.
Tes yeux ne verront point reverdir tes ruines;
Livre leur cendre morte au souffle de l' oubli.
Endors-toi sans tarder en ton repos suprême,
Et souviens-toi, vivant dans l' ombre enseveli,
Qu'il n' est plus dans ce monde un seul être qui t'aime.
La vie est ainsi faite, il nous la faut subir.
Le faible souffre et pleure, et l'insensé s'irrite ;
Mais le plus sage en rit, sachant qu'il doit mourir.
Rentre au tombeau muet où l'homme enfin s'abrite,
Et là, sans nul souci de la terre et du ciel,
Repose, ô malheureux, pour le temps éternel!

 
Sous les grottes de nacre et les limons épais
(Charles Marie LECONTE DE LISLE - Poèmes barbares)
où le fleuve océan sommeille et rêve en paix,
vers l'heure où l'immortelle aux paupières dorées
rougit le pâle azur, de ses roses sacrées ;
je suis née, et mes sœurs, qui nagent aux flots bleus,
m'ont bercée en riant dans leurs bras onduleux,
et sur la perle humide entrelaçant leurs danses,
instruit mes pieds de neige aux divines cadences.
Et j'étais déjà grande, et déjà la beauté
baignait mon souple corps d'une molle clarté.
Longtemps heureuse, au sein de l'onde maternelle,
je coulais doucement ma jeunesse éternelle ;
les sourires vermeils sur mes lèvres flottaient,
les songes innocents de l'aile m'abritaient ;
et les dieux vagabonds de la mer infinie
de mon destin candide admiraient l'harmonie.
ô jeune Clytios, ô pasteur inhumain,
que Pan aux pieds de chèvre éleva de sa main,
quand, sous les bois touffus où l'abeille butine,
il enseigna Syrinx à ta lèvre enfantine,
et, du flot cadencé de tes belles chansons,
fit hésiter Diane au détour des buissons !
ô Clytios ! Sitôt qu'au golfe bleu d'Himère,
je te vis sur le sable où blanchit l'onde amère ;
sitôt qu'avec amour l'abîme murmurant
eut caressé ton corps d'un baiser transparent...
éros ! éros perça d'une flèche imprévue
mon cœur que sous les flots je cachais à sa vue.
ô pasteur, je t'attends. Mes cheveux azurés
d'algues et de corail pour toi se sont parés :
et déjà, pour bercer notre doux hyménée,
l'Euros fait palpiter la mer où je suis née.
 
Viens, tu seras un dieu ! Sur ta mâle beauté
(Charles Marie LECONTE DE LISLE - Poèmes barbares)
Viens, tu seras un dieu ! Sur ta mâle beauté
Je poserai le sceau de l'immortalité ;
je te couronnerai de jeunesse et de gloire ;
et sur ton sein de marbre, entre tes bras d'ivoire,
appuyant, dans nos jeux, mon front pâle d'amour,
nous verrons tomber l'ombre et rayonner le jour,
sans que jamais l'oubli, de son aile envieuse,
brise de nos destins la chaîne harmonieuse.
J'ai préparé moi-même, au sein des vastes eaux,
ta couche de cristal qu'ombragent des roseaux ;
et les fleuves marins, aux bleuâtres haleines,
baigneront tes pieds blancs de leurs urnes trop pleines.
ô disciple de Pan, pasteur aux blonds cheveux,
sur quels destins plus beaux se sont portés tes vœux ?
Souviens-toi qu'un dieu sombre, inexorable, agile,
desséchera ton corps comme une fleur fragile...
et tu le supplieras, et tes pleurs seront vains.
Moi je t'aime, ô pasteur, et dans mes bras divins
je sauverai du temps ta jeunesse embaumée.
Vois ! D'un cruel amour je languis consumée ;
je puis nager à peine, et sur ma joue en fleur
le sommeil en fuyant a laissé la pâleur.
Viens, et tu connaîtras les heures de l'ivresse !
Où les dieux cachent-ils la jeune enchanteresse
qui, domptant ton orgueil d'un sourire vainqueur,
d'un regard plus touchant amollira ton cœur ?
Sais-tu quel est mon nom, et m'as-tu contemplée ?
Lumineuse et flottant sur ma conque étoilée ?
n'abaisse point tes yeux. ô pasteur insensé,
pour qui méprises-tu les larmes de Glaucé ?
Daigne m'apprendre, ô marbre à qui l'amour me lie,
comme il faut que je vive ou plutôt que j'oublie !
 

PIERRE LOUYS Pierre LOUŸS

1870-1925
Aphrodite
(Pierre LOUŸS - Les chansons de Bilitis)
Ô Déesse en nos bras si tendre et si petite,
Déesse au coeur de chair, plus faible encor que nous,
Aphrodite par qui toute Ève est Aphrodite
Et se fait adorer d'un homme à ses genoux,

Toi seule tu survis après le crépuscule
Des grands Olympiens submergés par la nuit.
Tout un monde a croulé sur le tombeau d'Hercule,
Ô Beauté! tu reviens du passé qui s'enfuit.

Telle que tu naquis dans la lumière hellène
Tu soulèves la mer,tu rougis l'églantier,
L'univers tournoyant s'enivre à ton haleine
Et le sein d'une enfant te recueille en entier.

Telle que tu naquis des sens de Praxitèle
Toute amante est divine, et je doute, à ses yeux,
Si le Ciel te fait femme ou la fait immortelle,
Si tu descends vers l'homme ou renais pour les Dieux.
 
BILITIS
(Pierre LOUŸS - Les chansons de Bilitis)
Une femme s'enveloppe de laine blanche.
Une autre se vêt de soie et d'or.
Une autre se couvre de fleurs, de feuilles vertes et de raisins.
Moi je ne saurais vivre que nue.
Mon amant, prends-moi comme je suis :
sans robe ni bijoux ni sandales voici Bilitis toute seule.
Mes cheveux sont noirs de leur noir et mes lèvres rouges de leur rouge.
Mes boucles flottent autour de moi, libres et rondes comme des plumes.
Prends-moi telle que ma mère m'a faite dans une nuit d'amour lointaine,
et si je te plais ainsi n'oublie pas de me le dire.
 
La danseuse
(Pierre LOUŸS)
Elle tourne, elle est nue, elle est grave; ses flancs
Ondulent d'ombre bleue et de sueur farouche.
Dans les cheveux mouillés s'ouvre rouge la bouche
Et le regard se meurt entre les cils tremblants.

Ses doigts caressent vers des lèvres ignorées
La peau douce, la chaleur molle de ses seins.
Ses coudes étendus comme sur des coussins
Ouvrent le baiser creux des aisselles dorées.

Mais la taille, ployée à la renverse, tend
Le pur ventre, gonflé d'un souffle intermittent,
Et sous l'arachnéen tissu noir de sa robe

Ses bras tendres, avec des gestes assoupis,
Ses pieds froids sur les arabesques des tapis,
Cherchent l'imaginaire amant qui se dérobe ...
 
Tombeau d'une jeune courtisane
(Pierre LOUŸS)
Ici gît le corps délicat de Lydé, petite colombe, la plus joyeuse
de toutes les courtisanes, qui plus que toute autre aima les orgies,
les cheveux flottants, les danses molles et les tuniques d’hyacinthe.
Plus que toute autre, elle aima les glottismes savoureux,
les caresses sur la joue, les jeux que la lampe voit seule
et l’amour qui brise les membres.
Et maintenant, elle est unepetite ombre.
Mais avant de la mettre au tombeau, on l’a merveilleusement coiffée
et on l’a couchée dans les roses ;
la pierre même qui la recouvre est tout imprégnée d’essences
et de parfums. Terre sacrée, nourrice de tout,
accueille doucement la pauvre morte, endors-la dans tes bras, ô Mère !
et fais pousser autour de la stèle, non les orties et les ronces,
mais les tendres violettes blanches.
 
Vers les yeux des sirénes
Pierre LOUŸS - (Les chansons de Bilitis)

Qu'on déserte la ville! que nul rallume
L'autel! nous laisserons á tout jamais,ce soir,
Les dieux horribles de la terre,et dans le noir
Nous partirons,suivis par un frisson d'écume...

La nef impérieuse á travers l'amertume
Bondira, tranchant l'eau du fil de son coupoir
Et nous nous pencherons sur la proue, à l'espoir
De vos terribles voix, déesses de la brume!

Grands poissons glauques d'oú fleurissent des corps blancs,
Nus miroirs de la lune et des flots nonchanlants,
Vous qui chantez vos yeux dans les algues, Sirénes!

Quand nous aurons touché vos bouches, vous pourrez,
D'un signe seulement de vos doigts adorés,
Délivrer dans la mort nos êmes plus sereines.

 
Louise LABÉ Pierre LACHAMBAUDIE Jules LAFORGUE Alphonse de LAMARTINE Boby LAPOINTE
Valery LARBAUD Patrice de LA TOUR du PIN Leconte de LISLE Pierre LOUÏS
 
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