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Jean RACINE Raymond RADIGUET Charles-Ferdinand RAMUZ Henri de REGNIER Pierre REVERDY
Jean RICHEPIN Jehan RICTUS Arthur RIMBAUB Romain ROLLAND Maurice ROLLINAT
Pierre de RONSARD Jules ROMAINS Jean-Pierre ROSNAY Jacques ROUBAUD Jean ROUSSELOT
Claude ROY RUTEBOEUF    

RACINE Jean RACINE

1639-1699
A Laudes
(Jean RACINE)
L'Aurore brillante et vermeille
Prépare le chemin au soleil qui la suit ;
Tout rit aux premiers traits du jour qui se réveille,
Retirez-vous, démons, qui volez dans la nuit.

Fuyez, songes, troupe menteuse,
Dangereux ennemis par la nuit enfantés :
Et que fuie avec vous la mémoire honteuse
Des objets qu'à nos sens vous avez présentés.

Chantons l'auteur de la lumière,
Jusqu'au jour où son ordre a marqué notre fin.
Et qu'en le bénissant notre aurore dernière
Se perde en un midi sans soir et sans matin.

Gloire à toi, Trinité profonde,
Père, Fils, Esprit Saint, qu'on t'adore toujours,
Tant que l'astre des temps éclairera le monde,
Et quand les siècles même auront fini leur cours.
 
À Monsieur Vitart
(Jean RACINE)
Le soleil est toujours riant,
Depuis qu'il part de l'orient
Pour venir éclairer le monde.
Jusqu'à ce que son char soit descendu dans l'onde
La vapeur des brouillards ne voile point les cieux ;
Tous les matins un vent officieux
En écarte toutes les nues :
Ainsi nos jours ne sont jamais couverts ;
Et, dans le plus fort des hivers,
Nos campagnes sont revêtues
De fleurs et d'arbres toujours verts.

Les ruisseaux respectent leurs rives,
Et leurs naïades fugitives
Sans sortir de leur lit natal,
Errent paisiblement et ne sont point captives
Sous une prison de cristal.
Tous nos oiseaux chantent à l'ordinaire,
Leurs gosiers n'étant point glacés ;
Et n'étant pas forcés
De se cacher ou de se taire,
Ils font l'amour en liberté.
L'hiver comme l'été.

Enfin, lorsque la nuit a déployé ses voiles,
La lune, au visage changeant,
Paraît sur un trône d'argent,
Et tient cercle avec les étoiles,
Le ciel est toujours clair tant que dure son cours,
Et nous avons des nuits plus belles que vos jours.

Le 24 janvier 1662.
 
Ode
(Jean RACINE)
tirée du Psaume XVII

(Fragment)

Déjà, dans mon âme éperdue,
La mort répandant ses terreurs,
Présentait par tout à ma vue
Et ses tourments et ses horreurs :
Ma perte était inévitable ;
J'invoquai ton nom redoutable,
Et tu fus sensible à mes cris :
Tu vis leur trame sacrilège,
Et ta pitié rompit le piège
Où leurs complots m'avaient surpris.

Tu dis : et ta voix déconcerte
L'ordre éternel des éléments ;
Sous tes pas la terre entrouverte,
Voit chanceler ses fondements.
Dans sa frayeur le ciel s'abaisse ;
Devant ton trône une ombre épaisse
Te dérobe aux yeux des vivants ;
Des Chérubins, dans le silence,
L'aile s'étend ; ton char s'élance
A travers les feux et les vents.

Au devant des pâles victimes
Que poursuit ton glaive perçant,
Prête à sortir de ses abîmes,
La mer accourt en mugissant ;
Intéressés à ta vengeance,
Tous les fléaux, d'intelligence
S'unissent pour leur châtiment :
Du monde, près de se dissoudre,
Le chaos en proie à la foudre,
N'est plus qu'un vaste embrasement.[...]
 
Plainte d'un chrétien
(Jean RACINE)
Cantique III.

Plainte d'un chrétien sur les contrariétés
Qu'il éprouve au dedans de lui-même.
(Tiré de Saint Paul aux Romains, ch. 7.)

Mon Dieu, quelle guerre cruelle !
Je trouve deux hommes en moi :
L'un veut que plein d'amour pour toi
Mon coeur te soit toujours fidèle.
L'autre à tes volontés rebelle
Me révolte contre ta loi.

L'un tout esprit, et tout céleste,
Veut qu'au ciel sans cesse attaché,
Et des biens éternels touché,
Je compte pour rien tout le reste ;
Et l'autre par son poids funeste
Me tient vers la terre penché.

Hélas ! en guerre avec moi-même,
Où pourrai-je trouver la paix ?
Je veux, et n'accomplis jamais.
Je veux, mais, ô misère extrême !
Je ne fais pas le bien que j'aime,
Et je fais le mal que je hais.

Ô grâce, ô rayon salutaire,
Viens me mettre avec moi d'accord ;
Et domptant par un doux effort
Cet homme qui t'est si contraire,
Fais ton esclave volontaire
De cet esclave de la mort.
 

RADIGUET Raymond RADIGUET

1903-1923
Déjeuner De Soleil.
(Raymond RADIGUET - Recueil: Mélanges)?
Ah les cornes : c’est un colimaçon.
Paresseuse, si vous voulez nous plaire,
Désormais sachez mieux votre leçon,
Nous ne sommes plus ces mauvais garçons
Ivres à jamais de boissons polaires,
Depuis que les flots vivent sans glaçons.
Seize ans : les glaces sont à la framboise.
Je ne viderai pas votre panier
Avant la mort de cette aube narquoise.
À mon âge les pleurs manquent de charme ;
J’irai près du soleil, dans le grenier,
Afin que sèchent plus vite mes larmes.
 
Emploi Du Temps
(Raymond RADIGUET - Recueil: Mélanges)?
Mécontents si Dimanche ignore les pensums,
Au lieu de mots anglais mâchons du chewin-gum.
Souriez un peu, aurore à mon gré volage :
Le bonnet d’âne sied à ravir à votre âge.
On a le temps de rougir durant les vacances.
Puis après avoir lu tous les livres de prix,
Bouche en coeur, apprends à chanter faux des romances,
Souriant aux rosiers nains qui n’ont pas fleuri.
Une à une mes chansons mouraient en chemin.
« Le lieu du rendez-vous ». Déteigne une pancarte :
Le moindre de mes soucis, pourvu que demain
Les gratte-ciel jalousent mes châteaux de cartes.

Les doigts engourdis à force de réussites,
(Elle dans l’herbe folle perdant la raison)
Mensonges en fleurs ! Les soirs où vous vous assîtes
Les nouai-je en gerbe avec les brins du gazon ?
Votre regard m’accompagne en train de plaisr.
Plus morte que vive sous le pont qui l’outrage,
La rivière roule des sanglots de plaisir.
À la fin eux seuls compagnons de mes voyages.

Conclusion.

Lasse de soulever d’indociles collines
Délaisse sans pleurs les pensums que j’inventais ;
Aurore ! adieu ! en lambeaux la robe d’Été,
Je me sens assez fort pour regagner les villes.
 
L’Ange
(Raymond RADIGUET - Recueil: Mélanges)?
Au front de bon élève, l’ange
Lauré de fleurs surnaturelles.
Pour ne pas manquer ses calculs,
Appliqué, il tire la langue,
Tentant de suivre à cloche-pied,
Au verger des quatre saisons,
Le pointillé de leurs frontières.
La neige, est-ce bon à manger ?
L’ange pillard en a tant mis
Dans sa poche, à jamais il reste
Parmi nous les forçats terrestres
Que cette boule rive au sol,
Faite en neige qu’on croit légère.

Sans cesse empêché dans son vol,
Comme nous dans notre délire,
Cet ange enchaîné bat des ailes,
De ses amis implorant l’aide ;
Aussitôt qu’il s’élève un peu,
Retombe dans les marronniers,
Où la gomme de leurs bourgeons
S’accrochant à ses cheveux d’ange
L’empêche à jamais de nier.
Croyez-vous que ce soit pour rien,
Qu’au poirier le pépiniériste
Laisse blettir ses belles poires ?
C’est qu’on reconnaît le voleur,
À la molle empreinte du doigt.

Mais Dieu examine les mains
Des anges voleurs de framboises,
Des assassins, chaque dimanche,
Et dans les mains les plus sanglantes,
Met des livres dorés sur tranches.
Dites ce que sont vos prisons,
Demande l’ange par trop niais,
Aux deux gendarmes l’emmenant
Avec pièce à conviction,
Dans le char des quatre saisons.
 
Nymphe Émue
(Raymond RADIGUET - Recueil: Mélanges)?
De ta tête, ôte ce panier,
Naguère débordant de fraises,
C'est en prendre trop à ton aise,
Tant bien que mal, nymphe, élevée.

Car sur les cendres de tes fraises
Les bravos ont fait relever
Le tulle du lit où repose
La source d'hier, qui se tut.

Nymphe, m'apprivoisent tes cuisses,
Tes jambes à mon cou, statue,
Je courrais comme ondes bondissent,
En arrivant en bas se tuent.

Obligé qui voudrait y boire
Biche, de se mettre à genoux.
Nymphe pensionnaire des bois
Me conviant à ce goûter,

Pour que commodément je puisse
Tes sauvages fraises brouter,
Demande aux ronces de ces bois
De lever ton tablier noir :

Ardeur de cheminée, à nous
Forestière tu te révèles,
Ton feu je l'allume à genoux
Comme aux sources lorsqu'on y boit.
 
Un cygne mort...
(Raymond RADIGUET - Recueil: Mélanges)?
Un cygne mort ne se remarque
Parmi l’écume au bord du lac.
Léda te voilà bien vengée,
Pense qu’un cygne au tien pareil
D’une aïeule charmant l’oreille
Au premier chant fut égorgé.
Son duvet emplit l’édredon
Sous lequel Léda délaissée
Informe de son abandon
Le passant qui déjà le sait.

Passez, couleurs, puisque tout passe
À la fin il reste du blanc.
Les anges en peignoir de bain
Sur le sable n’ont laissé trace
De leur passage. Et les dérange
Du chien la nuit quelque aboiement,
Le simple coup de pied d’un ange
Enseigne au chien comme l’on ment.
Et toi, mon cygne, ma tristesse,
Qu’en attendant Noël j’engraisse,
Les larmes dont ton coeur est plein
Empêchent le sang de tacher
Le sable sur lequel Léda
Pour un cygne se suicida.
Son linge, ses larmes séchés,
L’ange s’élance du tremplin.
 

RAMUZ Charles-Ferdinand RAMUZ

1878-1947
CHALEUR
(Charles-Ferdinand RAMUZ)
A petit bruit et peu à peu,
Sur le jardin frais et dormant,
Feuille à feuille, la pluie éveille
L’arbre poudreux qu’elle verdit ;
Au mur on dirait que la treille
S’étire d’un geste engourdi.

L’herbe frémit, le gravier tiède
Crépite et l’on croirait, là-bas,
Entendre sur le sable et l’herbe
Comme d’imperceptibles pas.

Le jardin chuchote et tressaille,
Furtif et confidentiel ;
L’averse semble maille à maille
Tisser la terre avec le ciel.
 
LES MAISONS
(Charles-Ferdinand RAMUZ)
A petit bruit et peu à peu,
Sur le jardin frais et dormant,
Feuille à feuille, la pluie éveille
L’arbre poudreux qu’elle verdit ;
Au mur on dirait que la treille
S’étire d’un geste engourdi.

L’herbe frémit, le gravier tiède
Crépite et l’on croirait, là-bas,
Entendre sur le sable et l’herbe
Comme d’imperceptibles pas.

Le jardin chuchote et tressaille,
Furtif et confidentiel ;
L’averse semble maille à maille
Tisser la terre avec le ciel.
 
LE PAYS
(Charles-Ferdinand RAMUZ)
A petit bruit et peu à peu,
Sur le jardin frais et dormant,
Feuille à feuille, la pluie éveille
L’arbre poudreux qu’elle verdit ;
Au mur on dirait que la treille
S’étire d’un geste engourdi.

L’herbe frémit, le gravier tiède
Crépite et l’on croirait, là-bas,
Entendre sur le sable et l’herbe
Comme d’imperceptibles pas.

Le jardin chuchote et tressaille,
Furtif et confidentiel ;
L’averse semble maille à maille
Tisser la terre avec le ciel.
 

DE REGNIER Henri de REGNIER

1864-1936
Elegie
(Henri de REGNIER)
Je ne vous parlerai que lorsqu'en l'eau profonde,
Votre visage pur se sera reflété,
Et lorsque la fraîcheur fugitive de l'onde,
Vous aura dit le peu que dure la beauté.
Il faudra que vos mains pour en être odorantes,
Aient cueilli le bouquet des heures, et tout bas,
Qu'en ayant respiré les âmes différentes,
Vous soupiriez encore maois ne souriez pas.
Il faudra que le bruit des divines abeilles,
Qui volent dans l'air tiède et pèsent sur les feuilles,
Ait longuement vibré au fond de vos oreilles,
Son rustique murmure et sa chaude rumeur.
Je ne vous parlerai que quand l'odeur des roses,
Fera frémir un peu votre bras sur le mien,
Et lorque la douceur qu'épand le soir des choses,
Sera entrée en vous avec l'ombre qui vient.
Et vous ne saurez plus, tant l'heure sera tendre,
Des baumes de la nuit et des senteurs du soir,
Si c'est le vent qui rôde ou la feuille qui tremble,
Ma voix ou votre voix ou la voix de l'Amour.
 
L’heure
(Henri de REGNIER)
Le bruit irrégulier de notes égrenées,
La caresse des mains sur le clavier traînées
Avec un abandon indifférent et las?;

D’un vase de Chine à parois enluminées
Sur le tapis luisant d’étoffes satinées,
Choit la défleuraison de grappes de lilas?;

Et la pendule blanche et frêle en porcelaine
Qui bat dans l’ombre avec une douceur d’haleine
Laisse tomber ses coups, un à un, comme un glas?;
Et, dans le cœur lassé de sa recherche vaine,
S’éveille tristement la mémoire lointaine
De bonheurs disparus qui ne renaîtront pas.
 
Le bonheur
(Henri de REGNIER)
Si tu veux être heureux, ne cueille pas la rose
Qui te frôle au passage et qui s'offre à ta main;
La fleur est déjà morte à peine est-elle éclose.
Même lorsque sa chair révèle un sang divin.

N'arrête pas l'oiseau qui traverse l'espace;
Ne dirige vers lui ni flèche, ni filet
Et contente tes yeux de son ombre qui passe
Sans les lever au ciel où son aile volait;<

N'écoute pas la voix qui te dit : « Viens ». N'écoute
Ni le cri du torrent, ni l'appel du ruisseau;
Préfère au diamant le caillou de la route;
Hésite au carrefour et consulte l'écho.

Prends garde… Ne vêts pas ces couleurs éclatantes
Dont l'aspect fait grincer les dents de l'envieux;
Le marbre du palais, moins que le lin des tentes
Rend les réveils légers et les sommeils heureux.

Aussi bien que les pleurs, le rire fait les rides.
Ne dis jamais : Encore, et dis plutôt : Assez…
Le Bonheur est un Dieu qui marche les mains vides
Et regarde la Vie avec des yeux baissés !
 
Le départ
(Henri de REGNIER)
Je n'emporte avec moi sur la mer sans retour
Qu'une rose cueillie à notre long amour.
J'ai tout quitté; mon pas laisse encore sur la grève
Empreinte au sable insoucieux sa trace brève
Et la mer en montant aura vite effacé
Ce vestige incertain qu'y laissa mon passé.
Partons! que l'âpre vent en mes voiles tendues
Souffle et m'entraîne loin de la terre perdue
Là-bas. Qu'un autre pleure en fuite à l'horizon
La tuile rouge encore au toit de sa maison,
Là-bas, diminuée et déjà si lointaine!
Qu'il regrette le clos, le champ et la fontaine!
Moi je ferme la porte et je ne pleure pas.
Et puissent, si les dieux me mènent au trépas,
Les flots m'ensevelir en la tombe que creuse
Au voyageur la mer perfide et dangereuse!
Car je mourrai debout comme tu m'auras vu,
Sur la proue, au départ, heureux et gai pourvu
Que la rose à jamais de mon amour vivant
Embaume la tempête et parfume le vent.
 
Le jardin mouillé
(Henri de REGNIER)
A petit bruit et peu à peu,
Sur le jardin frais et dormant,
Feuille à feuille, la pluie éveille
L’arbre poudreux qu’elle verdit ;
Au mur on dirait que la treille
S’étire d’un geste engourdi.

L’herbe frémit, le gravier tiède
Crépite et l’on croirait, là-bas,
Entendre sur le sable et l’herbe
Comme d’imperceptibles pas.

Le jardin chuchote et tressaille,
Furtif et confidentiel ;
L’averse semble maille à maille
Tisser la terre avec le ciel.
 

P. REVERDY Pierre REVERDY

1889-1960
Calme intèrieur
(Pierre REVERDY - Plupart du temps )
Tout est calme
Pendant l'hiver
Au soir quand la lampe s'allume
A travers la fenêtre où on la voit courir
Sur le tapis des mains qui dansent
Une ombre au plafond se balance
On parle plus bas pour finir
Au jardin les arbres sont morts
Le feu brille
Et quelqu'un s'endort
Des lumières contre le mur
Sur la terre une feuille glisse
La nuit c'est le nouveau décor
Des drames sans témoin qui se passent dehors.
 
Celui qui attend
(Pierre REVERDY - Plupart du temps )
C'est bien l'automne qui revient
Va-t-on chanter
Mais plus personne
que moi
n'y tient
je serai le dernier

Mais elle n'est pas si triste
qu'on l'avait dit
cette pâle saison
Un peu plus de mélancolie
Pour vous donner raison

La fumée interroge
Sera-ce lui ou toi
qui en ferez l'éloge
avant les premiers froids

Et moi j'attends
La dernière lumière
qui monte dans la nuit
Mais la terre descend
Et tout n'est pas fini

Une aile la supporte
Pendant tout ce temps
Avec toi j'irai à la fin du compte
Refermer la porte
S'il fait trop de vent
 
Départ
(Pierre REVERDY)
L'horizon s'incline
Les jours sont plus longs
Voyage
Un coeur saute dans une cage
Un oiseau chante
Il va mourir
Une autre porte va s'ouvrir
Au fond du couloir
Où s'allume
Une étoile
Une femme brune
La lanterne du train qui part
 

J RICHEPIN Jean RICHEPIN

1849-1926
Amours fous
(Jean RICHEPIN - Les Blasphèmes )
Amants, enlacez-vous d’une étreinte farouche !
Serrez, à les broyer, vos seins contre vos seins !
Gomme un couple noué de serpents abyssins,
Collez-vous peau à peau, mordez-vous bouche à bouche !

Cherchez à vous manger le cœur ! Touche qui touche !
Que vos hoquets d’amour soient des glas de tocsins !
Que vos yeux, flamboyants de désirs assassins,
Fassent un chaud creuset du creux de votre couche !

Amants, abîmez-vous l’un dans l’autre ! Mêlez
Vos regards éperdus, vos crins échevelés,
Vos salives, vos pleurs, vos sueurs ! Impossible !

Vous voulez, avec deux êtres, faire un seul moi ?
Vous vous traverserez sans rencontrer la cible.
Vous vous consumerez sans vous fondre… Alors, quoi ?
 
Ballade du Roi des Gueux
(Jean RICHEPIN - Plupart du temps )
Venez à moi, claquepatins,
Loqueteux, joueurs de musettes,
Clampins, loupeurs, voyous, catins,
Et marmousets, et marmousettes,
Tas de traîne-cul-les-housettes,
Race d'indépendants fougueux !
Je suis du pays dont vous êtes :
Le poète est le Roi des Gueux.

Vous que la bise des matins,
Que la pluie aux âpres sagettes,
Que les gendarmes, les mâtins,
Les coups, les fièvres, les disettes
Prennent toujours pour amusettes,
Vous dont l'habit mince et fongueux
Paraît fait de vieilles gazettes,
Le poète est le Roi des Gueux.

Vous que le chaud soleil a teints,
Hurlubiers dont les peau bisettes
Ressemblent à l'or des gratins,
Gouges au front plein de frisettes,
Momignards nus sans chemisettes,
Vieux à l'oeil cave, au nez rugueux,
Au menton en casse-noisettes,
Le poète est le Roi des Gueux.

ENVOI

Ô Gueux, mes sujets, mes sujettes,
Je serai votre maître queux.
Tu vivras, monde qui végètes !
Le poète est le Roi des Gueux.
 
Déclaration
(Jean RICHEPIN - Les Caresses)
L’amour que je sens, l’amour qui me cuit,
Ce n’est pas l’amour chaste et platonique,
Sorbet à la neige avec un biscuit ;
C’est l’amour de chair, c’est un plat tonique.

Ce n’est pas l’amour des blondins pâlots
Dont le rêve flotte au ciel des estampes.
C’est l’amour qui rit parmi des sanglots
Et frappe à coups drus l’enclume des tempes.

C’est l’amour brûlant comme un feu grégeois.
C’est l’amour féroce et l’amour solide.
Surtout ce n’est pas l’amour des bourgeois.
Amour de bourgeois, jardin d’invalide.

Ce n’est pas non plus l’amour de roman,
Faux, prétentieux, avec une glose
De si, de pourquoi, de mais, de comment.
C’est l’amour tout simple et pas autre chose.

C’est l’amour vivant. C’est l’amour humain.
Je serai sincère et tu seras folle,
Mon coeur sur ton coeur, ma main dans ta main.
Et cela vaut mieux que leur faribole !

C’est l’amour puissant. C’est l’amour vermeil.
Je serai le flot, tu seras la dune.
Tu seras la terre, et moi le soleil.
Et cela vaut mieux que leur clair de lune !
 
Épitaphe pour n’importe qui
(Jean RICHEPIN - La chanson des gueux )
On ne sait pourquoi cet homme prit naissance.
Et pourquoi mourut-il ? On ne l’a pas connu.
Il vint nu dans ce monde, et, pour comble de chance,
Partit comme il était venu.

La gaîté, le chagrin, l’espérance, la crainte,
Ensemble ou tour à tour ont fait battre son coeur.
Ses lèvres n’ignoraient le rire ni la plainte.
Son oeil fut sincère et moqueur.

Il mangeait, il buvait, il dormait ; puis, morose,
Recommençait encor dormir, boire et manger ;
Et chaque jour c’était toujours la même chose,
La même chose pour changer.

Il fit le bien, et vit que c’était des chimères.
Il fit le mal ; le mal le laissa sans remords.
Il avait des amis ; amitiés éphémères !
Des ennemis ; mais ils sont morts.

Il aima. Son amour d’une autre fut suivie,
Et de plusieurs. Sur tout le dégoût vint s’asseoir.
Et cet homme a passé comme passe la vie
Entrez, sortez, et puis bonsoir !
 
Sous la pluie
(Jean RICHEPIN)
Il tombe de l’eau, plic ! ploc ! plac !
Il tombe de l’eau plein mon sac.

Il pleut, ça mouille,
Et pas du vin !
Quel temps divin
Pour la grenouille !

Il tombe de l’eau, plic ! ploc ! plac !
Il tombe de l’eau plein mon sac.

Après la pluie
Viendra le vent.
En arrivant
Il vous essuie.

Il tombe de l’eau, plic ! ploc ! plac !
Il tombe de l’eau plein mon sac.
 
Trois petits oiseaux dans les blés
(Jean RICHEPIN)
Au matin se sont rassemblés
Trois petits oiseaux dans les blés.

Ils avaient tant à se dire
Qu'ils parlaient tous à la fois,
Et chacun forçait sa voix.
Ça faisait un tire lire,
Tire lire la ou la.
Un vieux pommier planté là
A trouvé si gai cela
Qu'il s'en est tordu de rire,
Tire lire tire lire,
Qu'il s'en est tordu de rire,
Tire lire la ou la.
 

J. RICTUS Jeahan RICTUS  (Gabriel RANDON)

1867-1933
Les Petits Métiers
(Jeahan RICTUS)
Nous, on est les Va-comm’-j’te-pousse,
Les « Pénars » et les J’m’en-bats-l’œil.
Bien qu’on s’ la coul’ pas toujours douce
On a ses idées, son orgueil...

On n’en fait qu’à sa fantaisie
Et on s’ fout du tiers comm’ du quart.
À quoi bon ruer dans les brancards ?
Quoi qu’on fasse, y faut vivr’ sa vie.

Aussi sans pour ça s’ fair’ de mousse,
Phizolofs du « moindre effort »,
On continue, on truque, on s’ traîne.
Tant va l’Amour, tant va la Haine
Qu’y faura ben qu’ la Mort nous prenne
Comm’ les pus gros, comm’ les pus forts...

Nous, on est les Va-comm’-j’te-pousse.
 
Quatrains à la gloire du Vin Mariani
(Jeahan RICTUS - Plupart du temps )
C’est du nanan, d’ la confiture,
Mossieu Mariani, vot’ picton
On s’en envoierait des bitures,
On s’en f’rait pèter le bidon

Ça vous r’gonfle un mec démoli ;
Ça vous r’met su’ patt’s eun’ gonzesse.
Ça réveill’rait des refroidis ;
C’est pas un vin c’est d’ la jeunesse

Moi qu j’ai passé par des purées
Qui font d’un gas un carcan d’ nuit,
Ça m’a tout à fait recalé
Et à présent j’ai l’ poil qui r’luit.

Aussi, sans trop vous commander
J’ vourais cor en téter un verre
Pour me saouler à vot’ santé....
(Tout un chacun ess’ploit’ ses vers)
 
Veille
(Poème de jeunesse signé Gabriel Randon)
Comme elle est triste la maison :
La petite fée est malade.
Il faut se faire une raison
Malgré son cœur en marmelade

Pour prendre les médicaments,
Absorber toutes les tisanes ;
Le docteur prescrit des calmants,
Les docteurs ne sont plus des ânes !

Aussi, l’on veille cette nuit
Pour que son repos soit paisible :
Pas une mouche ne bruit,
Pas une étoile n’est visible.

Nous remplaçons l’ange gardien
Sans regrets et sans défaillances,
Puisque cette âme de soutien
S’est enfuie avec nos croyances !

Chut ! son sommeil est enchanté,
Les voix de l’ombre se sont tues,
De silence et de chasteté
Des formes passent revêtues :

Les meubles, les menus objets,
Craquant et se plaignant sans trêves,
Ont tout à coup fait des projets
Pour ne pas effrayer ses rêves !

« Nous, disaient-ils, dans la maison,
Plus de choc, de dégringolade,
Jusqu’à parfaite guérison :
La petite fée est malade ! »
 

A. RIMBAUD Arthur RIMBAUD

1854-1891
Au Cabaret Vert, cinq heures du soir
(Arthur RIMBAUD - Cahier de Douai)
Depuis huit jours, j’avais déchiré mes bottines
Aux cailloux des chemins. J’entrais à Charleroi.
- Au Cabaret-Vert : je demandai des tartines
De beurre et du jambon qui fût à moitié froid.

Bienheureux, j’allongeai les jambes sous la table
Verte : je contemplai les sujets très naïfs
De la tapisserie. - Et ce fut adorable,
Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,

- Celle-là, ce n’est pas un baiser qui l’épeure ! -
Rieuse, m’apporta des tartines de beurre,
Du jambon tiède, dans un plat colorié,

Du jambon rose et blanc parfumé d’une gousse
D’ail, - et m’emplit la chope immense, avec sa mousse
Que dorait un rayon de soleil arriéré.
 
Bonne pensée du matin
(Arthur RIMBAUD - Derniers versi)
A quatre heures du matin, l’été,
Le sommeil d’amour dure encore.
Sous les bosquets l’aube évapore
L’odeur du soir fêté.

Mais là-bas dans l’immense chantier
Vers le soleil des Hespérides,
En bras de chemise, les charpentiers
Déjà s’agitent.

Dans leur désert de mousse, tranquilles,
Ils préparent les lambris précieux
Où la richesse de la ville
Rira sous de faux cieux.

Ah ! pour ces Ouvriers charmants
Sujets d’un roi de Babylone,
Vénus ! laisse un peu les Amants,
Dont l’âme est en couronne.

Ô Reine des Bergers !
Porte aux travailleurs l’eau-de-vie,
Pour que leurs forces soient en paix
En attendant le bain dans la mer, à midi.
 
L’Eternité
(Arthur RIMBAUD - Cahier de Douai)
Elle est retrouvée.
Quoi ? - L’Eternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil.

Ame sentinelle,
Murmurons l’aveu
De la nuit si nulle
Et du jour en feu.

Des humains suffrages,
Des communs élans
Là tu te dégages
Et voles selon.

Puisque de vous seules,
Braises de satin,
Le Devoir s’exhale
Sans qu’on dise : enfin.

Là pas d’espérance,
Nul orietur.
Science avec patience,
Le supplice est sûr.

Elle est retrouvée.
Quoi ? - L’Eternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil.
 
Le dormeur du val
(Arthur RIMBAUD)
C'est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil de la montagne fière,
Luit ; c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font plus frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au coté droit.
 
Les éffarés
(Arthur RIMBAUD)
Noirs dans la neige et dans la brume,
Au grand soupirail qui s'allume
Leurs culs en rond,
A genoux, cinq petits - misère !
- Regardent le boulanger faire
Le lourd pain blond.
Ils voient le fort bras blanc qui tourne
La pâte grise et qui l'enfourne
Dans un trou clair.
Ils écoutent le bon pain cuire.
Le boulanger au gros sourire
Chante un vieil air.
Ils sont blottis, pas un ne bouge,
Au souffle du soupirail rouge
Chaud comme un sein.
Quand pour quelque médianoche,
Façonné comme une brioche
On sort le pain.
Quand sous les poutres enfumées
Chantent les croûtes parfumées
Et les grillons,
Que ce trou chaud souffle la vie,
Ils ont leur âme si ravie
Sous leurs haillons,
Ils se ressentent si bien vivre,
Les pauvres Jésus pleins de givre,
Qu'ils sont là tous,
Collant leurs petits museaux roses
Au treillage, grognant des choses
Entre les trous,
Tout bêtes, faisant leurs prières
Et repliés vers ces lumières
Du ciel rouvert,
Si fort qu'ils crèvent leur culotte
Et que leur chemise tremblotte
Au vent d'hiver.
 
Le mal
(Arthur RIMBAUD)
Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;
Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu ;

Tandis qu’une folie épouvantable broie
Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ;
- Pauvres morts ! dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,
Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !…

- Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées
Des autels, à l’encens, aux grands calices d’or ;
Qui dans le bercement des hosannah s’endort,

Et se réveille, quand des mères, ramassées
Dans l’angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !
 
Ma Bohème
(Arthur RIMBAUD)
Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées;
Mon paletot soudain devenait idéal;
J'allais sous le ciel, Muse, et j'étais ton féal;
Oh! là là! que d'amours splendides j'ai rêvées!

Mon unique culotte avait un large trou.
Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur!
 
Marine
(Arthur RIMBAUD - Derniers vers)
Les chars d'argent et de cuivre--
Les proues d'acier et d'argent--
Battent l'écume,--
Soulèvent les souches des ronces--
Les courants de la lande,
Et les ornières immenses du reflux,
Filent circulairement vers l'est,
Vers les piliers de la forêt,--
Vers les fûts de la jetée,
Dont l'angle est heurté par des
tourbillons de lumière.
 
Place de la Gare, à Charleville - A la musique
(Arthur RIMBAUD)
Sur la place taillée en mesquines pelouses,
Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
Tous les bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleurs
Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses. -

L’orchestre militaire, au milieu du jardin,
Balance ses schakos dans la Valse des fifres :
Autour, aux premiers rangs, parade le gandin ;
Le notaire pend à ses breloques à chiffres.

Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs :
Les gros bureaux bouffis traînant leurs grosses dames
Auprès desquelles vont, officieux cornacs,
Celles dont les volants ont des airs de réclames ;

Sur les bancs verts, des clubs d’épiciers retraités
Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,
Fort sérieusement discutent les traités,
Puis prisent en argent, et reprennent : ” En somme !…
“ Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins,
Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,
Savoure son onnaing d’où le tabac par brins
Déborde - vous savez, c’est de la contrebande ;

- Le long des gazons verts ricanent les voyous ;
Et, rendus amoureux par le chant des trombones,
Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious
Caressent les bébés pour enjôler les bonnes…

- Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,
Sous les marronniers verts les alertes fillettes :
Elles le savent bien ; et tournent en riant,
Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.

Je ne dis pas un mot : je regarde toujours
La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles :
Je suis, sous le corsage et les frêles atours,
Le dos divin après la courbe des épaules.

J’ai bientôt déniché la bottine, le bas…
- Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres.
Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas…
- Et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres…
 
Première soirée
(Arthur RIMBAUD)
Elle était fort déhabillée
Et de grands arbres indiscrets
Aux vitres jetaient leur feuillée
Malinement, tout près, tout près.

Assise sur ma grande chaise,
Mi-nue, elle joignait les mains.
Sur le plancher frissonnaient d'aise
Ses petits pieds si fins, si fins.

- Je regardai, couleur de cire
Un petit rayon buissonnier
Papillonner dans son sourire
Et sur son sein, - mouche ou rosier.

- Je baisai ses fines chevilles.
Elle eut un doux rire brutal
Qui s'égrenait en claires trilles,
Un joli rire de cristal.

Les petits pieds sous la chemise
Se sauvèrent : "Veux-tu en finir !"
- La première audace permise,
Le rire feignait de punir !

- Pauvrets palpitants sous ma lèvre,
Je baisai doucement ses yeux :
- Elle jeta sa tête mièvre
En arrière : "Oh ! c'est encor mieux !

Monsieur, j'ai deux mots à te dire..."
- Je lui jetai le reste au sein
Dans un baiser, qui la fit rire
D'un bon rire qui voulait bien...

- Elle était fort déshabillée
Et de grands arbres indiscrets
Aux vitres jetaient leur feuillée
Malinement, tout près, tout près.
 
Rêvé pour l’hiver
(Arthur RIMBAUD - En wagon, le 7 octobre 1870)
L’hiver, nous irons dans un petit wagon rose
Avec des coussins bleus.
Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose
Dans chaque coin moelleux.

Tu fermeras l’oeil, pour ne point voir, par la glace,
Grimacer les ombres des soirs,
Ces monstruosités hargneuses, populace
De démons noirs et de loups noirs.

Puis tu te sentiras la joue égratignée…
Un petit baiser, comme une folle araignée,
Te courra par le cou…

Et tu me diras : ” Cherche ! ” en inclinant la tête,
- Et nous prendrons du temps à trouver cette bête
- Qui voyage beaucoup…
 
Sensation
(Arthur RIMBAUD)
Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, - heureux comme avec une femme.
 
Tête de faune
(Arthur RIMBAUD)
Dans la feuillée, écrin vert tâché d’or,
Dans la feuillée incertaine et fleurie
De fleurs splendides où le baiser dort,
Vif et crevant l’exquise broderie,

Un faune effaré montre ses deux yeux
Et mord les fleurs rouges de ses dents blanches
Brunie et sanglante ainsi qu’un vin vieux,
Sa lèvre éclate en rires sous les branches.

Et quand il a fui – tel un écureuil –
Son rire tremble encore à chaque feuille
Et l’on voit épeuré par un bouvreuil
Le Baiser d’or du Bois, qui se recueille.
 
Voyelles
(Arthur RIMBAUD)
A noir, E blanc, i rouge, U vert, 0 bleu, voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes.
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombillent autour des puanteurs cruelles,
Golfe d'ombre ; E, candeur des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;
U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d animaux, paix des rides
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux ;
O, suprême Clairon plein de strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges
- O l'Oméga ! rayon violet de Ses Yeux !
 

R. ROLLAND Romain ROLLAND

(1866 -1944)
LES JOIES DU MENUISIER
(Romain ROLLAND)
Joie de la main exacte, des doigts intelligents,
les gros doigts d'où l'on voit sortir la fragile oeuvre d'art !
Joie de l'esprit qui commande aux forces de la terre,
qui inscrit dans le bois, dans le fer ou la pierre,
le caprice ordonné de ma noble fantaisie ! Les esprits de la sève font croître, pour mon art,
allongent, engraissent, étirent et polissent au tour les beaux membres des arbres que je vais caresser.
Mes mains sont des ouvriers dociles que dirige mon maître compagnon, mon vieux cerveau !
 

M. ROLLINAT Maurice ROLLINAT

1846-1903
La bonne chienne
(Maurice ROLLINAT)
Les deux petits jouaient au fond du grand pacage ;
La nuit les a surpris, une nuit d'un tel noir
Qu'ils se tiennent tous deux par la main sans se voir :
L'opaque obscurité les enclôt dans sa cage.
Que faire ? les brebis qui paissaient en bon nombre,
Les chèvres, les cochons, la vache, la jument,
Sont égarés ou bien muets pour le moment,
Ils ne trahissent plus leur présence dans l'ombre.
Puis, la vague rumeur des mauvaises tempêtes
xxxxxSourdement fait gronder l'écho.
xxxxxMais la bonne chienne Margot
xxxxxA rassemblé toutes les têtes
Du grand troupeau... si bien que, derrière les bêtes,
Chacun des deux petits lui tenant une oreille,
xxxxxTous les trois, à pas d'escargot,
xxxxxIls regagnent enfin, là-haut,
xxxxxLe vieux seuil où la maman veille.
 
La chèvre
(Maurice ROLLINAT)
Ma bonne chèvre limousine,
Gentille bête à l'œil humain,
J'aime à te voir sur mon chemin
Loin de la gare et de l'usine

Toi que la barbe encapucine,
Tu gambades comme un gamin,
Ma bonne chèvre limousine,
Gentille bête à l'œil humain.

Je vais à la ferme voisine,
Mais je te jure que demain
Tu viendras croquer dans ma main
Du sucre et du sel de cuisine,
Ma bonne chèvre limousine.
 
Le fou
(Maurice ROLLINAT)
Je rêve un pays rouge et suant le carnage,
Hérissé d’arbres verts en forme d’éteignoir,
Des calvaires autour, et dans le voisinage
Un étang où pivote un horrible entonnoir.

Farouche et raffolant des donjons moyen âge,
J’irais m’ensevelir au fond d’un vieux manoir :
Comme je humerais le mystère qui nage
Entre de vastes murs tendus de velours noir !

Pour jardins, je voudrais deux ou trois cimetières
Où je pourrais tout seul rôder des nuits entières ;
Je m’y promènerais lugubre et triomphant,

Escorté de lézards gros comme ceux du Tigre.
— Oh ! fumer l’opium dans un crâne d’enfant,
Les pieds nonchalamment appuyés sur un tigre !
 
Magie de la nature
(Maurice ROLLINAT - Paysages et paysan)
Béant, je regardais du seuil d'une chaumière
De grands sites muets, mobiles et changeants,
Qui, sous de frais glacis d'ambre, d'or et d'argent,
Vivaient un infini d'espace et de lumière.

C'étaient des fleuves blancs, des montagnes mystiques,
Des rocs pâmés de gloire et de solennité,
Des chaos engendrant de leur obscurité
Des éblouissements de forêts élastiques.

Je contemplais, noyé d'extase, oubliant tout,
Lorsqu'ainsi qu'une rose énorme, tout à coup,
La Lune, y surgissant, fleurit ces paysages.

Un tel charme à ce point m'avait donc captivé
Que j'avais bu des yeux, comme un aspect rêvé,
La simple vision du ciel et des nuages !
 
Paysage d’octobre
(Maurice ROLLINAT)
Les nuages sont revenus,
Et la treille qu’on a saignée
Tord ses longs bras maigres et nus
Sur la muraille renfrognée.

La brume a terni les blancheurs
Et cassé les fils de la vierge ;
Et le vol des martins-pêcheurs
Ne frissonne plus sur la berge.

Les arbres se sont rabougris,
La chaumière ferme sa porte,
Et le joli papillon gris
A fait place à la feuille morte.

Plus de nénuphars sur l’étang ;
L’herbe languit, l’insecte râle,
Et l’hirondelle, en sanglotant,
Disparaît à l’horizon pâle.
 

j; romains Jules ROMAINS

1885-1972
Écoles
(Jules ROMAINS)
Ce sont les écoles de campagne, les écoles perdues
Entre la lande et la pierraille, entre les bois et les labours
Il y en a près des hameaux où les chemins font carrefour ;
D'autres qu'entoure le village et d'autres à l'entrée du bourg
Celles aussi qu'on a bâties à l'écart sur un monticule.
Et si nos yeux pouvaient franchir cette brume qui traîne au bout,
Ils en verraient d'autres monter d'un terrain noir contre une usine,
Pâles écoles de banlieue où l'air sent le fer et le soufre ;
Et d'autres bien creusées de cours naître du cœur des grandes villes.
 
LES CYCLISTES
(Jules ROMAINS)
Les grelots sonnent
Loin, sur la route,
Quatre cyclistes.

Entre leurs bras
Et leurs poitrines
On voit le ciel.

Les pentes étirent
Les virages tordent
La vie élastique

De leurs quatre corps
Elle mollit, ploie,
Colle sur la voie,

Ou durcit et broie
Le néant qui dort.
 
New York, bouquet de bourgeons
(Jules ROMAINS - Ode XVII )
Et furie de floraison.
Notre cime, notre ombelle.
New York, par où sort la sève,
Le bouillon d'en haut, l'écume,
La jeune bave sucrée.
Les murs poussent, blancs, rapides,
Comme moelle de sureau ;
0 substance encore humide
Les buildings de trente étages,
De cinquante, cent étages,
Dressent par-dessus notre age
Des pylônes de bureaux.
Un flot de verre étincelle,
Une nuée de mica.
Les vitres volent, pollen
De ce printemps implacable.
Leur tourbillon qui s'élève
Colle après les parois neuves
Des durs palais verticaux.
 

P. DE RONSARD Pierre de RONSARD

1524-1585
Amourette
(Pierre de RONSARD - Second livre des Amours)
Or que l'hiver roidit la glace épaisse,
Réchauffons-nous, ma gentille maîtresse,
Non accroupis près le foyer cendreux,
Mais aux plaisirs des combats amoureux.
Assisons-nous sur cette molle couche.
Sus ! baisez-moi, tendez-moi votre bouche,
Pressez mon col de vos bras dépliés,
Et maintenant votre mère oubliez.
Que de la dent votre tétin je morde,
Que vos cheveux fil à fil je détorde.
Il ne faut point, en si folâtres jeux,
Comme au dimanche arranger ses cheveux.
Approchez donc, tournez-moi votre joue.
Vous rougissez ? il faut que je me joue.
Vous souriez : avez-vous . point ouï
Quelque doux mot qui vous ait réjoui ?
Je vous disais que la main j'allais mettre
Sur votre sein : le voulez-vous permettre ?
Ne fuyez pas sans parler : je vois bien
A vos regards que vous le voulez bien.
Je vous connais en voyant votre mine.
Je jure Amour que vous êtes si fine,
Que pour mourir, de bouche ne diriez
Qu'on vous baisât, bien que le désiriez ;
Car toute fille, encor' qu'elle ait envie
Du jeu d'aimer, désire être ravie.
Témoin en est Hélène, qui suivit
D'un franc vouloir Pâris, qui la ravit.
Je veux user d'une douce main-forte.
Hà ! vous tombez, vous faites jà la morte.
Hà ! quel plaisir dans le coeur je reçois !
Sans vous baiser, vous moqueriez de moi
En votre lit, quand vous seriez seulette.
Or sus ! c'est fait, ma gentille brunette.
Recommençons afin que nos beaux ans
Soient réchauffés de combats si plaisants.
 
Comme on voit sur la branche au mois de may la rose
(Pierre de RONSARD - Sonnets pour Hélène)
Comme on voit sur la branche au mois de may la rose,
En sa belle jeunesse, en sa premiere fleur,
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l'Aube de ses pleurs au poinct du jour l'arrose ;

La grace dans sa feuille, et l'amour se repose,
Embasmant les jardins et les arbres d'odeur ;
Mais batue ou de pluye, ou d'excessive ardeur,
Languissante elle meurt, fueille à fueille déclose.

Ainsi en ta premiere et jeune nouveauté,
Quand la Terre et le Ciel honoraient ta beauté,
La Parque t'a tuee, et cendre tu reposes.

Pour obseques reçoy mes larmes et mes pleurs,
Ce vase pleine de laict, ce panier plein de fleurs,
Afin que vif et mort ton corps ne soit que roses.
 
Élégie du printemps.
(Pierre de RONSARD - Sonnets pour Hélène)
À la sœur d'Astrée.

Printemps, fils du Soleil, que la terre arrosée
De la fertile humeur d'une douce rosée,
Au milieu des œillets et des roses conçut,
Quand Flore entre ses bras nourrice vous reçut,
Naissez, croissez, Printemps, laissez-vous apparaître :
En voyant Isabeau vous pourrez vous connaître,
Elle est votre miroir, et deux lis assemblés
Ne se ressemblent tant que vous entresemblez :
Tous les deux n'êtes qu'un, c'est une même chose.
La rose que voici ressemble à cette rose,
Le diamant à l'autre, et la fleur à la fleur :
Le Printemps est le frère, Isabeau est la sœur.

On dit que le Printemps, pompeux de sa richesse,
Orgueilleux de ses fleurs, enflé de sa jeunesse,
Logé comme un grand prince en ses vertes maisons,
Se vantait le plus beau de toutes les saisons,
Et se glorifiant le contait à Zéphyre ;
Le Ciel en fut marri, qui soudain le vint dire
À la mère Nature. Elle, pour rabaisser
L'orgueil de cet enfant, va partout ramasser
Les biens qu'elle serrait de maint et mainte année.
 
Il Faut Laisser Maisons. . .
(Pierre de RONSARD - Sonnets pour Hélène)
Il faut laisser maisons et vergers et jardins,
Vaisselles et vaisseaux que l'artisan burine,
Et chanter son obsèque en la façon du Cygne
Qui chante son trépas sur les bords Méandrins.

C'est fait, j'ai dévidé le cours de mes destins,
J'ai vécu, j'ai rendu mon nom assez insigne:
Ma plume vole au Ciel pour être quelque signe,
Loin des appâts mondains qui trompent les plus fins.

Heureux qui ne fut onc, plus heureux qui retourne
En rien comme il était, plus heureux qui séjourne
D'homme fait nouvel ange auprès de Jésus-Christ,

Laissant pourrir çà-bas sa dépouille de boue,
Dont le sort, la fortune et le destin se joue,
Franc des liens du corps pour n'être qu'un esprit.
 
Je N'ai Plus Que Les Os. . .
(Pierre de RONSARD - Sonnets pour Hélène)
Je n'ai plus que les os, un squelette je semble,
Décharné, dénervé, démusclé, dépulpé,
Que le trait de la mort sans pardon a frappé,
Je n'ose voir mes bras que de peur je ne tremble.

Apollon et son fils, deux grands maîtres ensemble,
Ne me sauraient guérir, leur métier m'a trompé,
Adieu, plaisant Soleil, mon oeil est étoupé,
Mon corps s'en va descendre où tout se désassemble.

Quel ami me voyant en ce point dépouillé
Ne remporte au logis un oeil triste et mouillé,
Me consolant au lit et me baisant la face,

En essuyant mes yeux par la mort endormis?
Adieu, chers compagnons, adieu, mes chers amis,
Je m'en vais le premier vous préparer la place.
 
Je mourrais de plaisir.
(Pierre de RONSARD - Sonnets pour Hélène)
Je mourrais de plaisir voyant par ces bocages
Les arbres enlacés de lierres épars,
Et la lambruche errante en mille et mille parts
Ès aubépins fleuris près des roses sauvages.

Je mourrais de plaisir oyant les doux langages
Des huppes, et coucous, et des ramiers rouards
Sur le haut d’un futeau bec en bec frétillards,
Et des tourtres aussi voyant les mariages.

Je mourrais de plaisir voyant en ces beaux mois
Sortir de bon matin les chevreuils hors des bois,
Et de voir frétiller dans le ciel l’alouette.

Je mourrais de plaisir, où je meurs de souci,
Ne voyant point les yeux d’une que je souhaite
Seule, une heure en mes bras en ce bocage ici. >
 
Méchantes Nuits D'Hiver. . .
(Pierre de RONSARD - Ode XVII )
Méchantes nuits d'hiver, nuits filles de Cocyte
Que la Terre engendra, d'Encelade les soeurs,
Serpentes d'Alecton, et fureur des fureurs,
N'approchez de mon lit, ou bien tournez plus vite.

Que fait tant le Soleil au giron d'Amphitrite?
Lève-toi, je languis accablé de douleurs;
Mais ne pouvoir dormir c'est bien de mes malheurs
Le plus grand, qui ma vie et chagrine et dépite.

Seize heures pour le moins je meurs les yeux ouverts,
Me tournant, me virant de droit et de travers,
Sur l'un sur l'autre flanc je tempête, je crie.

Inquiet je ne puis en un lieu me tenir,
J'appelle en vain le jour, et la mort je supplie,
Mais elle fait la sourde et ne veut pas venir...
 
Mignonne, allons voir si la rose
(Pierre de RONSARD - Ode XVII )
A Cassandre

Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avait déclose
Sa robe de pourpre au soleil,
A point perdu cette vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au votre pareil.
Las ! voyez comme en peu d'espace,
Mignonne, elle a dessus la place,
Las, las ses beautés laissé choir !
O vraiment marâtre Nature,
Puisqu'une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !
Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que vôtre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez votre jeunesse :
Comme à cette fleur, la vieillesse
Fera ternir votre beauté.
 
Quand vous serez bien vieille
(Pierre de RONSARD - Premier livre des Amours)
Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise aupres du feu, devidant et filant,
Direz, chantant mes vers, en vous esmerveillant :
Ronsard me celebroit du temps que j'estois belle.

Lors, vous n'aurez servante oyant telle nouvelle,
Desja sous le labeur à demy sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s'aille resveillant,
Benissant vostre nom de louange immortelle.

Je seray sous la terre et fantaume sans os :
Par les ombres myrteux je prendray mon repos :
Vous serez au fouyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et vostre fier desdain.
Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain :
Cueillez dés aujourd'huy les roses de la vie.
 
Que j'aime à baiser les beaux yeux
(Pierre de RONSARD - Premier livre des Amours)
Mon Dieu, que j'aime à baiser les beaux yeux
De ma maîtresse, et à tordre en ma bouche
De ses cheveux l'or fin qui s'escarmouche
Si gaiement dessus deux petits cieux !

C'est à mon gré le meilleur de son mieux
Que ce bel oeil, qui jusqu'au coeur me touche,
Dont le beau noeud d'un Scythe plus farouche
Rendrait le coeur courtois et gracieux.

Son beau poil d'or, et ses sourcils encore
De leurs beautés font vergogner l'Aurore,
Quand au matin elle embellit le jour.

Dedans son oeil une vertu demeure,
Qui va jurant par les flèches d'Amour
De me guérir ; mais je ne m'en assure.
 
Une beauté de quinze ans enfantine,
(Pierre de RONSARD)
Une beauté de quinze ans enfantine,
Un or frisé de maint crêpe annelet,
Un front de rose, un teint damoiselet,
Un ris qui l’âme aux Astres achemine ;

Une vertu de telle beauté digne,
Un col de neige, une gorge de lait,
Un cœur jà mûr en un sein verdelet,
En Dame humaine une beauté divine ;

Un œil puissant de faire jours les nuits,
Une main douce à forcer les ennuis,
Qui tient ma vie en ses doigts enfermée ;

Avec un chant découpé doucement
Or’ d’un souris, or’ d’un gémissement,
De tels sorciers ma raison fut charmée.
 

JP. ROSNAY Jean-Pierre ROSNAY

1926-2009
L'accent circonflexe et la petite cédille
(Jean-Pierre ROSNAY)
Entre deux vers
D'un long poème
D'un poème fort ennuyeux
La cédille aux yeux de verveine
qui nattait ses jolis cheveux
rencontra l'accent circonflexe
Curieuse quoiqu'un peu perplexe
Sans moi vous l'eussiez deviné
Elle lui dit pour commencer
Quel bizarre chapeau que le vôtre
Seriez-vous par hasard gendarme ou polytechnicien
Et que faites-vous donc sur le front des apôtres
Est-ce vous la colombe ou la fumée du train
Je suis je suis gentille cédille
Le S escamoté des mots de l'autrefois
C'est à l'hostellerie qu'on emmenait les filles
Le S a disparu me voici sur le toit
Et toi que fais-tu cédille
A traîner derrière les garçons
Sont-ce là d'honnêtes façons
N'es-tu point de bonne famille
Accent bel accent circonflexe
Voilà toute ma vérité
Je t'aime et pour te le prouver
Je fais un S avec un C
 
Par-dessus le toi des guitares
(Jean-Pierre ROSNAY)
Par-dessus le toi des guitares
Ses yeux et son sourire bleu
La nuit mêlée à ses cheveux
Chaque train oubliait sa gare
Le flux et le reflux de la mer intérieure
Qui animait mon coeur à la cause du sien
Me faisait ressemblant à ces ombres de chien
Qu'on voit laper la nuit des restes de lueurs
Mon égyptienne ma mythique
Quand nous baignerons-nous à nouveau
Au port d'Alexandrie entre ces vieux rafiots
Dont la voile crevée donnait de la musique
Du haut de la plus haute pyramide
Léchée par des millions de regards touristiques
Entre Son Lumière légendes et cantiques
Je t'apporte ces mots de sang encore humides
Ces inhumains versets d'amours supra-humaines
Quand le poète écrit d'amour à son aimée
Il charge son crayon d'encre à éternité
Puis lui dit simplement Madame je vous aime
Et je vous saurais gré de l'avoir remarqué
 

J. ROUBAUD Jacques ROUBAUD

1932
Ce que dit le cochon
(Jacques ROUBAUD - Les Animaux de tout le monde)
Pour parler, dit le cochon,
Ce que j’aime c’est les mots porqs :
glaviot grumeau gueule grommelle
chafouin pacha épluchure
mâchon moche miche chameau
empoté chouxgras polisson.

J’aime les mots gras et porcins :
jujube pechblende pépère
compost lardon chouraver
bouillaque tambouille couenne
navet vase chose choucroute.

Je n’aime pas trop potiron
et pas du tout arc-en-ciel.

Ces bons mots je me les fourre sous le groin
et ça fait un pöeme de porq.
 
Sonnet en émirs
(Jacques ROUBAUD)
C’était un grand as du vélo
Il ne faisait jamais d’épate
Mais il remportait mainte étape
En s’échappant au pied d’un col

Hélas (je sais, c’est du mélo)
Un jour, lisant Milarepa
Il chût à Châteauneuf du Pape
Honteux il sombra dans l’alcool

Il voulut se donner la mort
Par noyade sous le maëlstrom
Mais le tourbillon l’écartant

Il laissa sans cérémonie
Nouvel Empédocle son frein
Au bord du cratère d’Etna
 
Traduction paritaire de El Desdichado
(Jacques ROUBAUD)
La Desdichada

Je suis la Ténébreuse, - la Veuve, l'Inconsolée,
La Princesse d'Aquitain au Tour aboli:
Mon seul Etoil est mort, - et ma luthe constellée
Porte la Soleille noire du Mélancoli.

Dans le nuit de la Tombe, Toi qui m'as consolée,
Rends-moi le Pausilip et le mer d'Itali,
Le fleur qui plaisant tant à ma coeure d'ésolée,
Et le treil où la Pampre au Rose s'alli.

Suis-je Amoure ou Phébusse? ... Lusignane ou Bironne?
Ma fronte est rouge encore de la baisère du Rein;
J'ai rêvé dans le grott où naj le Syren ....

Et j'ai deux fois vainqueure traversé l'Achéronne -
Modulant toure à toure sur le lyr d'Orphé
Les Soupires du Saint et les Crises du Fé.

Gérarde de Nervale.
 

J. ROUSSELOT Jean ROUSSELOT (L'abbé)

1913-2004
ON N'EST PAS N'IMPORTE QUI
(Jean ROUSSELOT - Petits poèmes pour coeurs pas cuits)
Quand tu rencontres un arbre dans la rue,
dis-lui bonjour sans attendre qu'il te salue. C'est
distrait, les arbres.
Si c'est un vieux, dis-lui « Monsieur». De toute
façon, appelle-le par son nom: Chêne, Bouleau,
Sapin, Tilleul... Il y sera sensible.
Au besoin aide-le à traverser. Les arbres, ça
n'est pas encore habitué à toutes ces autos.
Même chose avec les fleurs, les oiseaux, les
poissons: appelle-les par leur nom de famille.
On n'est pas n'importe qui ! Si tu veux être tout
à fait gentil, dis « Madame la Rose» à l'églantine;
on oublie un peu trop qu'elle y a droit.
 

C. ROY Claude ROY

1915-1997
Approchez vos mains de la flamme
(Claude ROY)
Approchez vos mains de la flamme
jusqu y à voir le feu au travers
avec ses courants et ses lames
et ses sirènes aux yeux verts
jusqu'à voir les grands fonds du feu
avec leurs poissons de sommeil
et les longs navires sans yeux
leurs équipages de soleil
et leur forêt d'algues de paille
qui flambe et brille au fond du feu
prisonniers des mains et des mailles
au tremblant filet de vos yeux
 
Chevaux : trois ; oiseau : un
(Claude ROY)
J'ai trois grands chevaux courant dans mon ciel.
J'ai un seul petit oiseau, petit, dans mon champ.
Trois chevaux de feu broutant les étoiles.
Un oiseau petit qui vit d'air du temps.
Trois chevaux perdus dans la galaxie.
Un petit oiseau qui habite ici.
Les chevaux du ciel, c'est un phénomène.
Mais l'oiseau d'ici, c'est celui que j'aime.
Les chevaux du ciel sont de vrais génies.
L'oiseau dans mon champ, c'est lui mon ami.
Mais l'oiseau du champ s'envole en plein ciel,
rejoint mes chevaux, et je reste seul.
J'aimerais bien avoir des ailes.
Ça passerait le temps.
Ça passerait le ciel.
 
L'enfant qui battait la campagne
(Claude ROY)
Vous me copierez deux cents fois le verbe :
Je n'écoute pas. Je bats la campagne.

Je bats la campagne, tu bats la campagne,
Il bat la campagne à coups de bâton.

La campagne ? Pourquoi la battre ?
Elle ne m'a jamais rien fait.

C'est ma seule amie, la campagne.
Je baye aux corneilles, je cours la campagne.

Il ne faut jamais battre la campagne :
On pourrait casser un nid et ses oeufs.

On pourrait briser un iris, une herbe,
On pourrait fêler le cristal de l'eau.

Je n'écouterai pas la leçon.
Je ne battrai pas la campagne.
 
L’enfant qui va aux commissions
(Claude ROY)
« Un pain, du beurre, un camembert,
mais surtout n’oublie pas le sel.
Reviens pour mettre le couvert,
ne va pas traîner la semelle. »

l’enfant s’en va le nez au vent.
Le vent le voit. Le vent le flaire.
L’enfant devient un vol-au-vent,
l’enfant devient un fils de l’air.

« Reviens, reviens, au nom de Dieu !
Tu fais le malheur de ton père.
Ma soupe est déjà sur le feu.
Tu devrais mettre le couvert ! »

Léger, bien plus léger que l’air,
l’enfant est sourd à cet appel.
Il est déjà à Saint-Nazaire.
Il oublie le pain et le sel…
 
La nuit
(Claude ROY)
Elle est venue la nuit de plus loin que la nuit
à pas de vent de loup de fougère et de menthe
voleuse de parfum impure fausse nuit
fille aux cheveux d'écume issue de l'eau dormante

Après l'aube la nuit tisseuse de chansons
s'endort d'un songe lourd d'astres et de méduses
et les jambes mêlées aux fuseaux des saisons
veille sur le repos des étoiles confuses

Sa main laisse glisser les constellations
le sable fabuleux des mondes solitaires
la poussière de Dieu et de sa création
la semence de feu qui féconde la terre

Mais elle vient la nuit de plus loin que la nuit
A pas de vent de mer de feu de loup de piège
bergère sans troupeau glaneuse sans épis
aveugle aux lèvres d'or qui marche sur la neige.
 
Les corridors ou dort Anne qu'on adore
(Claude ROY)
La petite Anne, quand elle dort,
où s'en va-t-elle ?
Est-elle dedans, est-elle dehors,
et que fait-elle ?
Pendant la récré du sommeil,
à pas de loup,
entre la terre et le soleil,
Anne est partout.
Les pieds nus et à tire-d'aile
Anne va faire
les quatre cents coups dans le ciel.
Anne s'affaire.
La petite Anne, quand elle dort,
qui donc est-elle ?
Qui dort ? Qui court par-dessus bord ?
Une autre et elle.
L'autre dort et l'une a des ailes,
Anne dans son lit, Anne dans le ciel.
 
La nuit
(Claude ROY)
Elle est venue la nuit de plus loin que la nuit
à pas de vent de loup de fougère et de menthe
voleuse de parfum impure fausse nuit
fille aux cheveux d'écume issue de l'eau dormante

Après l'aube la nuit tisseuse de chansons
s'endort d'un songe lourd d'astres et de méduses
et les jambes mêlées aux fuseaux des saisons
veille sur le repos des étoiles confuses

Sa main laisse glisser les constellations
le sable fabuleux des mondes solitaires
la poussière de Dieu et de sa création
la semence de feu qui féconde la terre

Mais elle vient la nuit de plus loin que la nuit
A pas de vent de mer de feu de loup de piège
bergère sans troupeau glaneuse sans épis
aveugle aux lèvres d'or qui marche sur la neige.
 

RUTEBOEUF RUTEBOEUF

~1230 ~1285
La pauvreté Rutebeuf
(RUTEBOEUF)
Au roi Louis

Je ne sais par où je commence,
Tant ai de matière abondance
Pour parler de ma pauvreté.
Par Dieu vous prie, franc roi de France,
Que me donniez quelque chevance,
Ainsi ferez grand'charité.
J'ai vécu d'argent emprunté
Que l'on m'a en crédit prêté;
Or ne trouve plus de créance,
On me sait pauvre et endetté
Mais vous hors du royaume étiez,
Où toute avais mon attendance

Grand roi, s'il advient qu'à vous faille,
(A tous ai-je failli sans faille)
Vivre me faut et suis failli.
Nul ne me tend, nul ne me baille,
Je tousse de froid, de faim bâille,
Dont je suis mort et assailli.
Je suis sans couverte et sans lit,
N'a Si pauvre jusqu'à Senlis;
Sire, ne sais quelle part j'aille.
Mon côté connaît le paillis,
Et lit de paille n'est pas lit,
Et en mon lit n'y a que paille.

Sire, je vous fais assavoîr:
Je n'ai de quoi du pain avoir.
A Paris suis entre tous biens,
Et nul n'y a qui y soit mien.
Ne me souvient de nul apôtre,
Bien sais Pater, ne sais qu'est nôtre,
Car le temps cher m'a tout ôté,
Il m'a tant vidé mon logis
Que le Credo m'est interdit,
Et n'ai plus que ce que voyez.
 
Le dit des Gueux de Grève
(RUTEBOEUF)
Pauvres, vous voilà bien à point:
Les arbres dépouillent leurs branches
Et de manteau, vous n'avez point.
Aussi, aurez-vous froid aux hanches!
Vous seriez bien dans un pourpoint,
Ou un surcot fourré aux manches!
Vous êtes en été si élancés
Et en hiver, le froid vous tranche.
Vos souliers n'ont pas besoin d'oint,
Car vos talons vous servent de planches
Les mouches noires vous ont piqués
Et bientôt se seront les blanches
 
Que sont mes amis devenus
(RUTEBOEUF)
Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L'amour est morte
Ce sont amis que vent me porte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta

Avec le temps qu'arbre défeuille
Quand il ne reste en branche feuille
Qui n'aille à terre
Avec pauvreté qui m'atterre
Qui de partout me fait la guerre
Au temps d'hiver
Ne convient pas que vous raconte
Comment je me suis mis à honte
En quelle manière

Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L'amour est morte
Le mal ne sait pas seul venir
Tout ce qui m'était à venir
M'est advenu

Pauvre sens et pauvre mémoire
M'a Dieu donné, le roi de gloire
Et pauvre rente
Et droit au cul quand bise vente
Le vent me vient, le vent m'évente
L'amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta

 
Jean RACINE Raymond RADIGUET Charles-Ferdinand RAMUZ Henri de REGNIER Pierre REVERDY
Jean RICHEPIN Jehan RICTUS Arthur RIMBAUB Romain ROLLAND Maurice ROLLINAT
Pierre de RONSARD Jules ROMAINS Jean-Pierre ROSNAY Jacques ROUBAUD Jean ROUSSELOT
Claude ROY RUTEBOEUF    
 
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